mardi 18 octobre 2011

La Voûte Etoilée

La Voûte Etoilée et l’astrologie initiatique de François Figeac, collection Les Symboles Maçonniques, Maison de Vie Editeur.

Nouveau titre de cette précieuse collection, La Voûte Etoilée et l’astrologie initiatique traite d’un symbole majeur de l’édifice maçonnique, trop souvent négligé.

« La voûte étoilée est une matrice dans laquelle temps et espace ne font qu’un : l’espace devient temps au fur et à mesure que la Lumière le traverse. Chaque heure se manifeste par l’apparition à l’orient, au moment où le soleil émerge des ténèbres, d’une étoile, ou d’un groupe d’étoiles formant une constellation remarquable. Avec les planètes et les astres, ces étoiles particulières composent les membres d’un grand corps, celui de l’Être cosmique. Lorsque la Lumière a parcouru la totalité de ce corps, l’être cosmique est reconstitué et son corps régénéré. Par le symbole de la voûte étoilée, le temple maçonnique est en relation avec l’éternité, non seulement une éternité de l’instant, mais également une éternité des cycles. La présence de la voûte étoilée dans le temple permet donc de participer de ces deux éternités dans lesquelles s’inscrivent les tenues maçonniques. »

L’auteur fait remarquer avec justesse que si la voûte étoilée, lieu des naissances et des renaissances qui évoque l’œil Oudjat de l’Egypte ancienne, « couvre » et protège le temple, objet et creuset de l’œuvre tout à la fois, elle est à la fois une porte et un enseignement.

François Figeac insiste sur la fonction du rite par qui « un lieu d’éternité devient un éternel présent ». Ce retour opératif à l’instant de l’origine donne accès au monde des naissances et des puissances.

« Le Rite est inséparable de l’astrologie initiatique. Celle-ci, en effet, montre comment vivre en cohérence avec l’ordre céleste et comment tisser le lien qui unit naissances et puissances. L’astrologie initiatique offre la possibilité de connaître le ciel des causes et de le concrétiser en édifiant une voûte étoilée qui soit une authentique matrice de naissance, et un support de recherche constant pour une loge initiatique. (…)

La connaissance astrologique fait prendre conscience du lien existant entre les êtres incarnés dans un espace-temps et la matrice originelle dont ils sont issus. La voûte étoilée, qui met au monde chaque jour les puissances de création visibles dans le ciel par leur forme stellaire, est le rappel constant de la pertinence de ce lien qui invite les êtres à dépasser leur destin individuel pour participer à la transmission de la lumière. »

Renouant avec l’approche hermétiste, l’auteur met en évidence l’opérativité d’une astrologie initiatique reliant l’être de l’individu au grand corps de l’Homme cosmique. Il s’agit de rétablir l’acte magique en soi : le bon geste, au bon moment, au bon endroit, ce que toutes les traditions recherchent à travers la présence.

Maison de Vie Editeur, 16 boulevard saint Germain, 75005 Paris, France.

mardi 4 octobre 2011

La prière silencieuse

Petit traité de la prière silencieuse de Jean-Marie Gueullette, Editions Albin Michel.

Prière monologiste, prière sur un mot, prière du silence intérieur, oraison de simple regard… il existe bien des manières de nommer une pratique chrétienne fort ancienne, très pratiquée au XVIIème siècle en France, malheureusement oubliée, qui consiste à se consacrer à la répétition intérieure d’un nom de Dieu pour se rappeler d’instant en instant la présence divine, pratique qui évoque l’hésychasme des Eglises orthodoxes, dont elle n’est pas éloignée.

Ce magnifique Petit traité de la prière silencieuse est l’œuvre d’un dominicain, Jean-Marie Gueullette, docteur en théologie et médecine, professeur de théologie à l’Université catholique de Lyon, directeur du Centre interdisciplinaire d’éthique. Il est notamment connu pour ses travaux sur l’influence de Maître Eckhart en France au XVIIème siècle.

Forme de prière parmi d’autres, cette manière de prier fait partie des voies directes, simple, très simple, et donc difficile pour nos consciences agitées. Trop austère pour certains, parfaitement ajustée à d’autres quand le temps est venu de se simplifier, de se dénuder, cette pratique (ou cet art) a la même fonction que certaines pratiques de méditation orientale, se rapprocher de soi-même, laisser libre la place pour l’être, le soi, Dieu, quelle que soit l’approche, « laisser ce qui n’est pas dieu ». Ce rappel à Dieu, ou le ressouvenir de la présence de Dieu se fait par un mot unique, désignant Dieu, Abba, Adonaï, Kyrie eleison, le nom de Jésus, etc., le nom que l’on donne, spontanément, à Dieu, chemin naturel vers le sanctuaire du silence. C’est tout à la fois un combat, contre toutes les périphéries phénoménales et un lâcher prise à ce qui est là, une technique et une absence de technique, un regard vers Dieu et un laisser faire, laisser Dieu nous dévisager pour se reconnaître en nous. On voit là l’influence de Maître Eckhart.

« La prière silencieuse est une activité, marquée par cet acte intense de la volonté, par l’acte de foi inlassablement renouvelé en la présence de Dieu. Pourtant il s’agit de rester sans rien faire en présence de Dieu. »

Jean-Marie Gueullette met en garde à la fois contre le symbolique, nous sommes bien au-delà, contre la réduction du nom, le nom désigne l’indicible, contre l’expérience, nous sommes aussi par-delà toute sensation. Il rappelle l’absence de tout rapport objet-sujet, de tout désir causal, de toute finalité, de tout sens, de toute relation d’attente… Il insiste sur l’attention du cœur.

« La prière est donc un mouvement inlassable de reprise de soi, dans lequel le croyant se rattrape lui-même dans son mouvement vers l’extérieur, pour ramener son attention et donc sa présence en lui-même, où Dieu l’attend. »

Editions Albin Michel, 22 rue Huyghens, 75014 Paris.

lundi 8 août 2011

Le travail des Maîtres

Le chœur des Maîtres. Le travail en séminaire de Maîtres. Le rituel d’élévation, par Sophie Perenne, Maison de Vie Editeur.

Sophie Perenne met son expérience et son érudition traditionnelle au service des Maîtres Maçons. Elle conduit des séminaires de Maîtres destinés à approfondir ce grade souvent vécu superficiellement, alors que sa réalisation constitue l’essence même de la Franc-maçonnerie.

« Ces séminaires précise-t-elle, ont pour but d’éviter les blocages devant le troisième degré, d’évoluer sereinement dans ce grade en continuant à développer la faculté – parfois embryonnaire – d’utiliser la méthode symbolique. En proposant un lieu où rassembler en soi l’apprenti et son fil à plomb, le compagnon ouvert aux autres et le maître qui tend à avoir une lecture globale des degrés symboliques, ils préparent ceux qui y participent à occuper de futures charges, à aborder les hauts grades et à tracer les morceaux d’architecture de qualité.

Leur intérêt est d’une part d’entretenir l’envie de progresser grâce à un environnement stimulant, d’autre part d’élargir son point de vue en s’enrichissant des différences pour amorcer des questionnements et dépasser le sens donné précédemment aux degrés et aux symboles. »

Remarquons que ce type de séminaire, absolument nécessaire dans une Franc-maçonnerie en perte de son identité initiatique, peine à s’imposer alors que d’autres courants traditionnels le proposent depuis longtemps, pythagoriciens, martinistes, notamment.

L’ouvrage nous propose quatre parties. La première présente l’organisation et la finalité des séminaires de Maîtres, l’esprit du travail et le processus recherché. La deuxième traite de l’élévation au grade de Maître, que Sophie Perenne distingue judicieusement du titre de « maître-maçon » : « Être maître, c’est avoir son cadavre, sa mort, derrière soi, avoir visité l’intérieur de la terre. Être « maître-maçon » c’est avoir été revêtu de ce titre par l’Obédience. Ne pas faire cette différence reviendrait à estimer qu’il n’y a pas de maître en dehors de la franc-maçonnerie. ». La troisième partie aborde la maître et la maîtrise en répondant, de manière très ouverte, mais rigoureuse, à une série de questions : Qui est Hiram ? – D’après le rituel à quoi reconnaît-on le maître ? – Dans la loge à quoi reconnaît-on le maître ? – Peut-on se reconnaître soi-même comme maître ? – Le maître peut-il transmettre ? Que transmet-il et comment ? – Quel est le sens de l’expression « la parole perdue » ? La parole peut-elle se retrouver ? Que fait le maître de cette parole ? Nous voyons bien tout l’intérêt de ces questions qui permettent de jeter d’autres regards, des regards nouveaux, sur ce que nous croyons familier. La quatrième partie précise certains symboles et expressions et compare les rituels des trois grades, structure et message. La dernière question posée, qui doit être posée, est : Faut-il tuer le maître ?

Ce vrai travail, insistons, ce travail véritablement initiatique, traite des fondements, de la traversée des dualismes, sans laquelle toute initiation est vaine, de la liberté qui constitue l’essence de l’initiation.

Nous ne pouvons que souhaiter que ce type d’initiative, salutaire pour la Franc-maçonnerie, se multiplie. On voit mal en effet comment la Franc-maçonnerie pourrait retrouver son caractère initiatique sans ce type d’effort qui restaure l’opérativité de base du travail de loge.

Maison de Vie Editeur, 16 boulevard Saint-Germain, 75005 Paris, France.

mardi 2 août 2011

Permanence de Paracelse

Paracelse, une lumière pour notre temps,de Charles Le Brun, Editions Arma Artis.

Théophraste von Hohenheim, Paracelse, a laissé une œuvre colossale qui demeure un fleuron de la Tradition et de l’hermétisme. Maître de l’alternative nomade ou de la circulation des élites qui caractérise les initiés, Paracelse n’apparaît d’aucun temps et, par conséquent, toujours actuel.

Charles Le Brun réussit là où tant d’autres auteurs ont échoué à restaurer la possibilité du lien traditionnel avec une œuvre fondatrice et une trace qui demeure. Sa réussite tient à son choix pertinent de ne pas chercher à donner une idée synthétique d’une oeuvre impossible à cerner mais à identifier quelques axes traditionnels puissants qui constituent les piliers de la cathédrale paracelsienne.

Nous sommes avec ce livre en pleine Tradition. Charles Le Brun rappelle les principes de celle-ci tout au long de l’ouvrage.

« Aux « Nobles Voyageurs » était réservée l’initiation dite de l’art royal, laquelle, on le sait, se rapporte non à l’ordre métaphysique pur, mais à l’ordre cosmologique et aux applications qui s’y rattachent et qu’en Occident on désigne sous l’appellation d’hermétisme. Nous voici donc au cœur des sciences traditionnelles dont l’étude trouve son couronnement dans l’accès et l’assimilation des « petits mystères ». (…)

Or, de par ses choix de vie si délibérément désaccordés des habitudes ordinaires, de par sa conception très particulière de l’acte médical, - la théorie des signatures naturelles et de la grande loi des concordances entre le grand et le petit monde – il proclame son rattachement à l’immémorial courant des serviteurs de l’authentique tradition. »

L’auteur ne cherche pas à poser les bases d’une biographie impossible tant l’obscurité entoure la vie de Paracelse, il pose rapidement quelques repères qui permettent de mieux comprendre les choix de Paracelse dans le contexte historique et religieux de son époque et les hostilités, parfois féroces, qu’il rencontra.

« Paracelse fonde sa médecine sur quatre colonnes, rappelle Charles Le Brun, la philosophie, l’astronomie, l’alchimie et le vertu. » Et de préciser : « L’alchimie, tant qu’elle ne s’abaissa point au niveau des basses manipulations ni ne sacrifia aux tentations de la richesse, fut l’art de dépouiller les choses du superflu qui les recouvre pour les conduire à leur pleine maturité. Amener à la lumière ce qui, dans l’ombre, est en attente. »

Paracelse qui se réfère non aux doctrines, souvent vaines, de l’Université mais à l’étude attentive du Liber Mundi, est en quête des intentions premières et du respect de celles-ci. Ces intentions structurent sa pensée, une pensée vivante qui ne peut se figer en système, enrichie par ses contradictions, visionnaire. Charles Le Brun a choisi non de rendre une cohérence mais de rendre compte de ce qui se présente à nous à travers Paracelse : le Mysterium Magnum et la séparation, question essentiel dans le jeu entre non-dualité et dualité, la loi des concordances en microcosme et macrocosme qui fonde, selon Robert Amadou, tout occultisme véritable, la véritable alchimie, le monde invisible et la lumière de la nature, la question, importante en théorie et en pratique, du temps, celle, essentielle, de la lumière de la grâce.

Revenons sur l’alchimie selon Paracelse et ses notions de Vulcanus et d’Archeus : « La séparation, certes, reste à l’honneur et elle demeure un sujet sur lequel le laborant doit se fixer. Cependant, une nouvelle approche est formulée en termes inédits propres au vocabulaire paracelsien. Vulcanus et Archeus, cités déjà dans un autre chapitre, sont les plus courants. Le premier, emprunté à la mythologie, désigne bien entendu le forgeron et le travail du feu. Mais ici sa fonction se précise : il est l’agent extérieur, invisible, qui accomplit les transformations nécessaires ; qui sépare le pur de l’impur, l’utile de l’inutile.

Le second, l’Archeus, auxiliaire du premier, en découle directement. Mais il est, en quelque sorte, le Vulcanus intérieur. Il agit en l’homme. »

Ces deux notions paracelsiennes évoqueront chez le chercheur l’hermès ou l’ibis des traditions alchimiques. Elles font sens, à la fois dans le domaine des alchimies métalliques et des alchimies internes, tout en les dépassant vers une modalité cosmologique. Il ne perd jamais de vue, tout comme Kunrath, la surnature.

« La lumière de la nature, déclare-t-il encore, est semblable à la clarté de la lune qui ne révèle qu’en partie ce que la nuit nous dissimule. La lumière de la grâce par contre, à l’instar de celle du soleil, repousse toute obscurité et découvre pleinement ce qui jusqu’alors restait caché. Elle ouvre grandes les portes du paradis céleste quand celle de la nature, au mieux, ne débouche que sur la sagesse naturelle. Agent de la rénovation de l’homme, bousculant tout ce que l’astre pouvait octroyer à ce dernier, elle surpasse toute science. »

Ce beau livre de Tradition, qui nous rappelle à l’Ordre, et non à l’ordre, invite à « rectifier », à renouveler l’expression de l’alliance toujours présente malgré les apparences, à rendre sa place à l’esprit, est un antidote aux débilités spirituelles comme aux bêtises de la modernité, rappel salutaire à soi et au Soi.

Charles Le Brun conclut son essai par ces phrases :

« Sur le grand cadran de l’horloge du monde, l’aiguille des heures tourne. Nul, bien sûr, n’en saurait situer l’exact emplacement. Toutefois, derrière le fracas des vanités, sous l’assourdissante rumeur des affaires, - elles sont de toutes sortes - les choses et les êtres vaticinent. Il suffit d’écouter. La fin des temps ? - - La fin d’un temps ? La fin d’un cycle ? Les hommes, cent et cent fois, se sont posés cette même question. Est-ce pour autant qu’elle est absurde ? Dans la sourde clameur des villes ; dans le remous des meutes humaines ; dans la course affolée des jours : la réponse est inscrite. Seules l’inattention, l’indifférence et l’épaisseur de la sottise humaine en obnubilent le message. Mais elle est là Formidablement dressée. A la croisée de tous nos chemins, du plus ordinaire au plus indéchiffrable. A la verticale de nos destinées. Inévitable. Et sa teneur, pour ce qu’on peut en deviner, n’a rien de rassurant. »

Editions Arma Artis, BP 3, F-26160 La Bégude de Mazenc.

dimanche 31 juillet 2011

Carlo Suarès

Lettre aux Juifs aux Chrétiens et aux Musulmans suivi de Quoi Israël ? de Carlo Suarès, avec une note de Marc Thivolet, Editions Arma Artis.

Ces deux textes brefs, le premier écrit en 1957, Lettre aux Juifs aux Chrétiens et aux Musulmans, le second en 1954, Quoi Israël ?, se révèlent d’une brûlante actualité et démontrent le caractère profondément visionnaire de la pensée si lucide de Carlo Suarès. Dans ces deux textes, il interroge la notion d’Etat, sa réalité, et sa prétention à la souveraineté.

« Or ce qui s’oppose le plus à la justice est la notion de souveraineté, où qu’elle soit, quelque minime, fragmentaire et modeste qu’elle puisse apparaître. Cette notion s’est implantée dans nos esprits de façon tragique. Vous devez la reconsidérer, faute de quoi nous ne serons jamais assez intelligents pour sortir de l’ère des conflits. Seul est souverain l’Eternel, le Dieu d’Abraham. Toute souveraineté humaine individuelle ou collective, spirituelle ou matérielle, ne s’instaure et se maintient que dans les limites de frontières confessionnelles ou territoriales. Elle rejette l’Eternel par sa propre affirmation. »

« L’idée de souveraineté nationale est devenue une religion mondiale si respectable qu’il suffit de l’invoquer pour que les têtes s’inclinent. Lequel de vos hommes pieux ose y voir la religion de Satan, du prince de ce Monde, toujours en conflit avec l’Eternel ? »

Il s’adresse ensuite successivement aux trois peuples d’Abraham pour les rappeler à la fois à la réalité et à la transcendance :

« Juifs de la dispersion. Il n’est pas suffisant de vous désolidariser de l’hérésie sioniste. Demandez-vous dans quel but et pour quelles raisons vous prolongez le particularisme de vos existences commerçantes. Certains disent que la voix de l’Eternel s’est tue mais que l’écho, le souvenir demeure. Quelle extraordinaire affirmation ! Comment savent-ils que la voix s’est tue ? Qui le leur a dit ? Pour les sourds, les vagues de l’océan sont muettes, aucun fracas n’accompagne les torrents dans les creux des montagnes, le vent ne chante pas dans les arbres. Et ce n’est pas la voix de l’Eternel qui demeure, mais des comptes rendus, des témoignages, des mots, des traductions en langues périmées, donc aujourd’hui des irréalités. »

« Chrétiens qui redoutez de mourir à vous-mêmes, abandonnez jusqu’à l’idée de faire votre salut. Revenez aux sources et vous saurez que le Christ est vivant aujourd’hui parmi vous, que les pieds charnels foulent le sol et qu’il se révèle à ceux qui, le reconnaissant, savent plonger leurs regards dans l’infinité de son regard, dénué d’assertion personnelle. »

« Juifs, Chrétiens, Musulmans, ayez pitié de vous-mêmes, ayez pitié du Dieu d’Abraham. Des peuples nombreux vous regardent. Certains, apportant d’Asie des sagesses multimillénaires, peuvent à bon droit vous dire que vos trois grandes religions leurs apparaissent comme trois sectes sanglantes, elles-mêmes subdivisés en sous sectes qui s’entr’égorgent. Et qu’avez-vous à leur dire, si vous n’éliminez pas, les uns et les autres, vos particularismes, si vous ne ramenez pas vos fois à l’essentiel ?

L’intelligence de cette paix est à votre portée. »

Carlo Suarès veut montrer, plutôt que démontrer, le non-sens général de l’Etat et particulier de l’Etat d’Israël mais, parce que, croyants ou non, nous sommes tous à la fois juifs, musulmans et chrétiens, ce message, cette lucidité sans faille, concerne tout citoyen de ce monde :

« Je dis : faites sauter ces frontières maintenant, tout de suite, en cet instant même, et que personne n’ose hausser les épaules à cet ordre ; Abraham n’a pas de frontières, ni le prophète Jésus, ni le prophète Mohammed. Et que faites-vous ? »

« Ces frontières géographiques, hérissées d’armes, servent, n’en doutez pas, les intérêts matériels de minorités puissantes. Mais ces puissances ne pourront jamais me contraindre à reproduire ces tracés dans mon cœur et dans ma pensée, et ne feront pas taire et ne bâillonneront pas ceux qui aujourd’hui m’entendent et ne les feront pas taire et seront vaincues. »

Il y a dans l’appel permanent de Carlo Suarès, une précision remarquable sur les écueils et sur ce qui fait avorter les révolutions. Quelques mois après les révolutions arabes, ces propos sont intensément nécessaires :

« Que prenne racine un nouvel Etat dans le sol empoisonné des fausses valeurs, et la révolution sera privée de sève. Je vois ces hommes jeunes et frais se débattre sous les coups brutaux des puissances qui les cernent de toutes parts, trébucher dans les pièges que leur tendent les fausses démocraties, les fausses libertés, les fausses civilisations de l’Ouest ou de l’Est. Je les entends invoquer l’esprit des prophètes, d’Abraham à Mohammed, appeler au secours pour éveiller ne serait-ce que l’écho de cette voix qui s’est tue… Je vois dans ce berceau consacré qu’est l’Egypte, la possibilité, la volonté, la nécessité d’une nouvelle naissance, d’une civilisation d’où l’Eternel ne serait pas rejeté ? »

1954. Plus d’un demi-siècle plus tard, ce n’est pas l’histoire qui se répète mais la bêtise et la cupidité humaines. Si Carlo Suarès invoque, encore et encore, l’Eternel c’est que l’Eternel n’est que Liberté absolue.

Editions Arma Artis, BP 3, F-26160 La Bégude de Mazenc.

lundi 23 mai 2011

Maître Secret

Le Maître Secret de Percy John Harvey, Tome I, collection Les Symboles Maçonniques, Maison de Vie Editeur.

Nous retrouvons dans cette première monographie d’une trilogie dédiée au grade de Maître Secret, l’un des grades les plus intéressants et les plus mal connus de la Franc-maçonnerie, les qualités des travaux de Percy John Harvey, clarté, pédagogie, pertinence initiatique, et cette entrée caractéristique qu’est le traitement du symbolisme par l’image, d’où la richesse de l’iconographie.

Ce premier tome est consacré au Symbolisme du grade. Le tome II, à paraître, traitera pour de L’Elévation au 4ème degré tandis que le tome III abordera Le Cartouche du 4ème degré et l’emblème du Maître secret. Trois parties permettent de poser le cadre du symbolisme de ce grade, particulièrement riche : la carte du Tuileur – le signe du secret – la clef ésotérique.

La partie consacrée au signe du secret, notamment au signe du silence ésotérique, ici traité en lien avec le signe pénal, intéressera au-delà de la Franc-maçonnerie, tout particulièrement les martinistes.

« Le silence, précise l’auteur, concerne le secret ésotérique. La parole est du domaine du sacré, faisant référence à la vérité divine.

Le silence et la parole sont en apparente opposition, mais se rejoignent par le secret et le sacré qui partagent une signification élémentaire voisine : la séparation.

Le secret, du latin secretum = « lieu écarté » et secretus = « séparé, à part, caché ».

Le sacré résulte de la séparation établie par la consécration, qui est une opération rituelle vouant à l’ordre du sacré ce qui appartient au monde profane.

Dans l’attente de retrouver la Parole perdue, le nouveau Maître maçon a reçu les mots M.B., substitués au véritable Mot sacré, qui appartiennent aux secrets du grade. »

Traitant de la clef ésotérique, Percy John Harvey insiste sur la richesse de la lettre Z, présente sur la clef d’ivoire, ésotérique, intérieure, lettre doublée dans le mot de passe du grade, Ziza, qui signifie « la resplendeur », mot qui n’est pas sans évoquer, le ressouvenir, la réintégration ou encore la reconnaissance…

Cette dialectique entre silence et parole ne doit pas être entendue seulement dans le contexte des interactions entre profane et sacré, elle peut s’inscrire avec force dans la seule dimension de l’interne. Il y a un silence externe et une parole externe. il y a aussi un silence interne et une parole interne.

Maison de Vie Editeur, 16 boulevard Saint Germain, 75005 Paris.

dimanche 22 mai 2011

"Ancients" & "Moderns"

Mahhabone ou la porte de la Grande Loge ouverte afin de révéler les secrets des « Ancients » et des « Moderns » présentation, traduction et commentaires de Joël Jacques, Maison de Vie Editeur.

L’édition de Mahhabone, un document du XVIIIème siècle, injustement oublié, présentant surtout la pratique des maçons irlandais, inédit en France, constitue une opportunité pour saisir la dialectique entre « Anciens Maçons » et « Nouveaux Maçons » et s’approcher du sens interne de l’initiation maçonnique quelque peu perdu. Si le texte est très londonien, particulièrement contextué, parfois déséquilibré, parfois naïf, les commentaires précieux de Joël Jacques, permettent à la fois de lui donner son sens historique et de dégager les dimensions et enjeux philosophiques que la confrontation, pas toujours fraternelle, exacerbe parfois.

Joël Jacques nous éclaire tout d’abord sur ce que sont ces Ancients et comment s’amorça le glissement spéculatif en réponse à l’évolution de la société et plus particulièrement du monde du travail :

« Nous pouvons à présent regrouper l’ensemble afin d’obtenir une image de la mouvance maçonnique la plus archaïque, c’est-à-dire celle revendiquée par les Ancients. Il s’agit d’un regroupement de Frères artisans, praticiens d’un métier et qui disposaient d’une certaine liberté de réunion et de déplacement d’un chantier à l’autre sans avoir les contraintes d’un contrat restrictif. Ils sont rejoints par d’autres compagnons, étrangers au métier et reçus dans la corporation pour leurs qualités et leurs savoirs afin de gérer les intérêts des chantiers, des Loges et de leurs membres dans un environnement économique et juridique de plus en plus complexe. Il s’agit donc bien d’un groupe de maçons Anciens, Libres (Franchisés) et Acceptés (Ancients, Free and Accepted Masons). »

Les Loges de Francs-maçons symboliques ou spéculatifs « n’ont pas été nécessairement constituées autour des métiers de bâtisseur. Ces maçons ne sont pas des constructeurs, pas plus, et c’est leur grande différence avec les « acceptés », qu’ils ne sont systématiquement gestionnaires des intérêts de l’Ordre. » A l’époque, les Loges ne sont pas aussi structurées et formalisées qu’aujourd’hui. Toutefois, nous reconnaissons dans les rituels de l’époque, les traits caractéristiques de ceux d’aujourd’hui.

La Franc-maçonnerie dite « spéculative » se trouve à la croisée de nombreuses influences, celles des Ancients, parfois par adhérence, parfois par distance, celle de la pensée philosophique des libertins et des sceptiques, des premiers regroupements de scientifiques, la pensée rosicrucienne rhénane… Elle bénéficie d’un terreau fertile et d’interrogations fondamentales, de remises en question sociétales inédites. Pour l’auteur, « la Franc-maçonnerie continentale issue des Moderns ne trouve pas directement ses origines chez les bâtisseurs. Sur ce point, à notre avis, la meilleure piste serait l’illuminisme élisabéthain et le rosicrucianisme. » Mais l’auteur reste conscient de l’hyper complexité des interactions humaines et sociétales. Il ne tombe pas dans le piège de chercher une vérité unique. Mahhabone donne à penser et son principal intérêt reste peut-être dans l’approfondissement de la pratique des rituels maçonniques.

Maison de Vie Editeur, 16 boulevard Saint-Germain, 75005 Paris, France.