samedi 14 septembre 2019

Essence et fondements de la Qabale


Essence et fondements de la Qabale à travers l’arbre de vie de Jennifer Marty et Fred MacParthy. Sesheta Publications, 5 côte de Brumare, 27350 Brestot - France.

Le siècle dernier a été caractérisé par une très grande confusion dans le domaine de la kabbale au sein des mouvements à vocation ou prétention initiatique. Nombre de travaux sont approximatifs et véhiculent des notions erronées. Quelques initiatives de qualité ont permis d’accéder à des enseignements plus rigoureux comme les ouvrages de Georges Lahy (Virya) ou les cours de kabbale d’une petite association marseillaise, L’Ascèse.

Jennifer Marty et Fred MacParthy propose, avec ce livre, de reprendre les fondements de la Qabale (les auteurs ont opté pour cette graphie) à partir des meilleures traductions des textes classiques et des meilleurs commentateurs. Ils ont cherché à définir avec le plus de clarté possible les concepts développés par les grands instructeurs de cette tradition exemplaire.




Le sommaire permet de comprendre le cheminement de l’étude proposée : La Création divine et les Séfiroth – Adam Qadmon – La brisure des Vases – La réparation des Mondes par les Partsoufim – Les 4 Mondes ou Olamoth – Les 10 2manations divines par les Séfiroth – Les différentes formes d’Arbre de Vie – Les 22 Lettres hébraïques ou Othioth – La Répartition des Sentiers – Les Principes liés à la Qabale.

Comme nous le voyons, contrairement à de nombreux cours sur la kabbale, les auteurs ont préféré ne pas aborder l’alphabet hébraïque d’emblée. Ce choix est judicieux car il permet une meilleure compréhension des lettres, ayant déjà une représentation des vagues métaphysiques successives et fuyantes dans lesquelles elles s’inscrivent ou auxquelles elles font écho.
Il est difficile dans le domaine de la métaphysique de traverser les formes choisies par les grands auteurs pour donner « le pressentiment de » ou pour « se souvenir de ». Nous sommes souvent dans le cadre du « comme si », que ce cadre soit construit intellectuellement ou le fruit de visions. Ne pouvant dire le réel, les auteurs s’expriment « comme si c’était… ». Qui plus est, en Qabale, la cascade de sens issus des lettres qui sont aussi des mots, des graphies et des nombres, sans parler des sons en eux-mêmes, multiplient les moyens de sonder ce réel.

Jennifer Marty et Fred MacParthy savent clarifier avec minutie les notions proposées tout en indiquant les limites imposées par les mots ou, avec une grande honnêteté, leurs propres limites. Car l’affaire est infinie et l’exploration ne cesse d’ouvrir de nouvelles perspectives au risque de se perdre. 
L’ouvrage, de très bonne qualité, permet au lecteur de poser les bases conceptuelles de sa recherche, d’organiser sa pensée, tout en préservant l’espace nécessaire à l’intuition. Il s’agit bien, en effet, de dévoiler… mais par un chemin précis qui évite les errances : terminologie, logique, essence.

jeudi 29 août 2019

Martines de Pasqually et les Elus Coëns


Martines de Pasqually et les Elus Coëns, exégètes et ministres du judéo-christianisme de Dominique Vergnolle. Editions de La Tarente, Mas Irisia, Chemin des Ravau, 13400 Aubagne.

Dominique Vergnolle propose aux martinésistes et plus largement aux martinistes un excellent travail, rigoureux et approfondi sur la doctrine de la réintégration telle que Martines de Pasqually l’a proposée aux membres de l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers, notamment dans son célèbre Traité de la réintégration des êtres dans leur première propriété, vertu et puissance divine. Doctrine et pratique car tout, chez Martines, invite et conduit à la pratique des opérations théurgiques de réintégration. Quiconque ignore ces opérations ne peut que demeurer étranger aussi bien à l’intention ou à la finalité qu’au chemin lui-même.



D’apparence maçonnique par sa structure, l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers est voué à la célébration du culte primitif. « Car, précise Serge Caillet dans sa préface, les élus coëns sont les prêtres du culte primitif, élus comme tels dans le service de la chose, qui est la Présence de Notre Seigneur Jésus-Christ. Mais le culte primitif célèbre, avec la participation des anges, la liturgie cosmique, qui n’est pas à confondre avec la liturgie céleste à laquelle ressortit la liturgie ecclésiale. »
Cette question de la congruence éventuelle de l’enseignement et des pratiques des élus coëns avec un christianisme qui se différencierait plus ou moins du judéo-christianisme va d’ailleurs resurgir maintes fois dans l’ouvrage.

Toujours dans la préface, Serge Caillet liste les « propositions » véhiculées par la doctrine martinésienne qui sont analysées par Dominique Vergnolle : l’amour divin, la liberté, l’émanation, la Trinité, le Christ, l’image et la ressemblance, Eve, la chute, le statut de la matière, les formes glorieuses, la réintégration… Il invite le lecteur, point essentiel, à ne pas faire de la doctrine un dogme et de figer ainsi ce qui n’est que processus vivants.
La doctrine de Martines n’est pas toujours claire, notamment parce qu’elle répond à des questionnements de ses disciples qui sont pris dans les interrogations de leur époque mais l’ultime réponse sera toujours, et Robert Amadou insistera sur ce point, dans les opérations elles-mêmes.

La première partie de l’ouvrage est consacrée à des points fondamentaux de la doctrine. Ils contribuent à préciser la métaphysique de Martines de Pasqually, qui prend appui, singulièrement, sur les nombres. Dominique Vergnolle donne de la perspective aux « actions divines », aspect essentiel de la doctrine, qui règlent ainsi une économie de la Création, nous pourrions parler aussi sans doute d’une écologie de la création par les équilibres systémiques qui en découlent. Il poursuit par une réflexion, là encore aux fondements de la pensée martinésienne, sur le quaternaire et le ternaire. Nous sommes souvent avec Martines de Pasqually sur des universaux qui n’en sont point. Quaternaire et ternaire chez Martines diffèrent des approches d’autres traditions. Il convient de prendre le temps de comprendre de quoi il parle. Ce livre y contribue.

La deuxième partie de l’ouvrage traite de « Quelques considérations sur l’ordre coën et le martinésisme. Dominique Vergnolle revient notamment sur le Tableau universel, examine la progression des grades et leurs rapports avec l’exercice du culte primitif, aborde enfin quelques points historiques.

La dernière partie approche l’essentiel c’est-à-dire les travaux des élus coëns ou tout au moins certains travaux comme le rituel de la bougie et du mot du centre, certaines invocations, leur sens, leur places, l’ordination des Réau-croix. Il traite aussi, sans faire le tour du sujet du fameux double V du centre des tapis opératoires. Enfin, avec justesse et sagesse, il écarte la qualification de voie externe souvent attribuée à la voie martinésienne, nous sommes en effet au-delà des oppositions et classifications dualistes.

En conclusion, tout comme Martines de Pasqually, tout comme Robert Amadou et tous ceux, rares, qui se sont réellement engagés dans cette voie, il invite à opérer :
« Être martinésiste ne signifierait rien si le travail n’amenait pas, un jour ou l’autre, le cherchant à la pratique des opérations enseignées par le Grand Souverain. Car, tout dans son œuvre prépare et engage aux opérations. La doctrine qui est développée n’a pour but que d’amener chaque futur opérant à une pratique intelligente et éclairée, consciente et réfléchie des travaux de l’Ordre. Car le Coën n’est pas un érudit en sciences spirituelles, mais un être que la pratique a amené sur les voies de la Vérité. L’étude seule ne suffirait pas à assimiler et vivre l’initiation proposée. »

Cet ouvrage contribue à la fois à la compréhension et à la pratique de cette voie de réintégration. Il sert ainsi les quelques individus qui, malgré les difficultés, se sont engagés dans ce chemin au bénéfice du plus grand nombre.

dimanche 20 janvier 2019

Le Miroir d'Isis n°25


Le Miroir d’Isis n°25, année 2018. Clément Rosereau, 54 bis rue d’Angleterre, F-59870 Marchiennes.

Chaque numéro du Miroir d’Isis est excellent. Celui-ci ne déroge pas à la règle et propose plusieurs contributions très importantes.

Parlons tout d’abord du texte de Pere Sanchez Ferré Orient et Occident dans la tradition hermétique. Si nous ne partageons pas toute la vision de l’auteur sur l’Orient, sa réflexion sur l’hermétisme nous semble très pertinente. Sur la question de l’Orient, rappelons simplement que l’hindouisme est une création purement politique du colonisateur anglais (le mot a d’ailleurs été construit à partir de l’arabe) et ne prend pas en compte le monde complexe et protéiforme des multiples traditions de l’Inde, la plupart d’ailleurs encore inconnues des occidentaux. Il en est de même du bouddhisme qui en réalité n’existe pas, il y a de nombreux bouddhismes, y compris en Occident, fort différents les uns des autres, même si le seul bouddhisme tibétain, d’ailleurs minoritaire, est médiatisé.

Pere Sanchez Ferré oppose deux spiritualités, l’une dissolvante, l’autre coagulante, la première qu’il associe, à tort selon nous, à l’Orient occidentalisé, la seconde à l’hermétisme occidental, mais l’important est ce qu’il exprime de la spiritualité coagulante :

« La tradition hermétique occidentale nous propose non seulement d’atteindre l’état mystique de dissolution dans l’Absolu ou la Grande Âme du Monde, mais également d’arriver à la fixer. Ce qui revient à dire l’incarnation de la divinité en nous. Cela demande évidemment l’acquisition d’un corps de lumière. Cependant, c’est Dieu qui réalisera cette Œuvre en nous, œuvre qu’il nous est impossible de réaliser sans son intervention. (…)
La première possibilité, comme nous l’avons vu, suppose que l’âme individuelle réintègre l’Âme du Monde et disparaisse pour toujours en tant que telle (« redevenir non né »), car elle va perdre la conscience individuelle. C’est la voie de la dissolution dans le grand tout universel. La seconde voie consiste à « naître deux fois », c’est-à-dire à recevoir la vraie initiation (en termes chrétiens, la bénédiction), qui nous permettra de ne pas nous dissoudre, mais plutôt d’incarner ou de coaguler le ciel en nous, avec l’aide de Dieu. 
Toutefois, la voie de la dissolution hermétique est, en fait, la première étape de notre régénération complète. Elle peut mener à la vraie sainteté, ici, dès ce monde, parce que cette dissolution n’est qu’intérieure. Alors  que la dissolution post mortem dans la Mer Universelle constitue sans doute une libération, mais suppose la perte totale de la conscience individuelle, le véritable moi. »

Les extraits de la correspondance de Louis Cattiaux et Emmanuel d’Hooghvorst ou d’écrits de Louis Cattiaux à ses amis sont une fois de plus d’un grand intérêt. Exemple :

«  Pour comprendre ce que peut être la nature du breuvage d’Immortalité ou Pierre Philosophale, il faut bien méditer sur les causes de la dégénérescence de l’homme et sur la Nature même, car il est impossible de connaître le remède sans connaître la maladie. Lorsque vous mangez du pain, vous êtes nourris, quelles que soient les dispositions psychiques ou spirituelles dans lesquelles vous vous trouvez, car alors la nature fait son office et produit ses effets. Seulement, il se produit ceci, en ce qui concerne le pain des immortels, que c’est lui qui nous digère et nous transforme en lui, au lieu que pour le pain vulgaire, c’est nous qui le digérons et le transformons en notre propre substance. »

Egalement au sommaire ce de numéro, signalons une belle Introduction à la lecture du Saint Coran par Claude Froidebise, une autre Introduction à l’Alchimie intérieure selon le Taoïsme de Jordi Vilà i Oliveras, un texte de Catherine de Laveleye consacré à La Parole perdue selon Henry Corbin et beaucoup d’autres contributions passionnantes pour, comme nous y invite en toute urgence Clément Rosereau, « se ruer dans la quête ».

dimanche 25 novembre 2018

Le Vulnéraire du Christ


Le Vulnéraire du Christ de Louis Charbonneau-Lassay. Editions Gutemberg Reprints, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

Louis Charbonneau-Lassay (1876-1946) est connu pour son célèbre Bestiaire du Christ. Il a voulu, sa vie durant, rassembler les réponses iconographiques et symboliques à une « obsession du Christ » qui dura quinze siècles et qui imprègne nos arts. Erudit et visionnaire, respectueux de la discipline de l’arcane, membre de l’Etoile Internelle, société initiatique aussi réservée que discrète, son œuvre, essentielle, connut bien des aléas. Louis Charbonneau-Lassay rencontra René Guénon dans le cadre de la revue Regnabit à laquelle il contribua de 1922 à 1929. Ils demeurèrent très proches.

Le manuscrit original du Vulnéraire fut subtilisé aux légataires par un prétendu représentant de la revue Plaisir de France qui disparut dans la nature. D’autres textes préparatoires au Floraire et au Lapidaire furent dérobés au domicile de Louis Charbonneau-Lassay quelques temps avant sa mort. Nous devons à Gauthier Pierozak, spécialiste de Guénon, qui étudie actuellement des archives retrouvées de Louis Charbonneau-Lassay, la reconstitution du Vulnéraire du Christ.




C’est la troisième tentative de reconstitution du Vulnéraire depuis la perte du manuscrit original. La première réside dans la réédition dans les années 1980, par Gutemberg-Reprints, des articles de Louis Charbonneau-Lassay parus dans Regnabit de 1922 à 1926 puis Le Rayonnement intellectuel de 1934 à 1939 dans lesquels le thème du Cœur et des blessures du Christ étaient central. Puis, PierLuigi Zoccatelli publia en trois volumes, en italien, la matière des articles réorganisée pour correspondre aux projets de Louis Charbonneau-Lassay : Floraire, Lapidaire, et Vulnéraire du Christ. C’est sur cette base augmentée de nouveaux documents, correspondances et articles, que Gauthier Pierozak a réalisé ce travail remarquable, la plus proche réalisation possible de l’original, abandonnant l’organisation chronologique pour mieux correspondre à la pensée de l’auteur.

Dans cette version, l’ouvrage est organisée en grandes parties intitulés : Les représentations des cinq plaies du Christ dans l’art chrétien primitif – Figurations de la plaie latérale de Jésus – Les représentations de l’effusion du sang rédempteur – Les plantes emblématiques des cinq plaies du Christ – Les pierres emblématiques du Christ vulnéré – L’emblématique du cœur vulnéré du Christ – L’iconographie du cœur de Jésus dans les armées contre-révolutionnaires de la Vendée – Figurations diverses afférentes ou étrangères au culte du cœur de Jésus. Les nombreuses tables et index proposés font de ce livre un véritable outil de travail pour qui s’intéresse au symbolisme chrétien et à la manière dont le christianisme s’est approprié en les réorientant les symboles non chrétiens.

Erudit, Louis Charbonneau-Lassay est également un artiste véritable dont témoigne la qualité de ses gravures sur bois :
« La magie de l’œuvre de Louis Charbonneau-Lassay, nous dit Gauthier Pierozak, tient à la fois dans la qualité de ses sources iconographiques et archéologiques et dans la qualité des gravures sur bois qu’il a effectuées pour accompagner ces informations d’images emblématiques. Une grande partie des références de l’auteur dans ses travaux sur les Cinq Plaies et le Cœur vulnéré du Christ provient d’ailleurs de sa propre collection personnelle d’objets anciens, qu’il a découverts au cours de ses recherches. »
La qualité des bois et donc des illustrations participe à l’intérêt du travail de Louis Charbonneau-Lassay. En effet, sans la qualité iconographique, ses précieux commentaires perdraient pour beaucoup de leur pertinence.

Voici, à propos du Saint Graal, un extrait, court mais marquant l’importance de ce livre :
« Il est aussi une autre coupe dont j’ai déjà parlé au chapitre précédent en étudiant le symbolisme christique des pierres précieuses, celle des confrères de l’Estoile Internelle, qui est au moins aussi ancienne que les documents que je viens de citer. Dans les écrits qui concernent ce groupement et qui m’ont été communiqués, il n’est point directement question du Saint Graal et pourtant l’insigne principal de cette institution n’est point une étoile, mais un ciboire dans lequel une pierre rouge doit être placée. Nous avons vu précédemment que le Rubis-escarboucle, l’Hématite, la Cornaline, le Jaspe sanguin, le Corail, et toutes les pierres de couleur rouge étaient rangées par nos pères du Moyen-Âge au nombre des emblèmes du sang divin. Le dessin du recueil de l’Estoile Internelle qui représente cette coupe et sa pierre est très explicite car au-dessous nous lisons : … Unus militum lancea, latis ejus aperuit et continuo exivit sanguis et aqua, un soldat lui ouvrit le côté, et il en coula du sang et de l’eau.
C’est à propos de cette pierre rouge de l’Estoile Internelle que je reviens à ce que Wolfram von Eschenbach a dit du Graal dans Parzival, car, pour lui, le graal est une pierre qu’il appelle Lapsit exillis, expression proprement intraduisible que certain sont interprétée par lapis e coelis, « la pierre tombée du ciel » ce qui évoque l’émeraude tombée du front de Lucifer ; d’autres font dériver Lapsit exillis de exilium et traduisent par « pierre exilée » - exilée du ciel – ce qui revient au même. Sur cette pierre, W. d’Eschenbach nous dit que chaque Vendredi-Saint une colombe descendait du ciel en planant et venait y déposer une petite et blanche hostie, et c’est celle-ci qui donnait à la pierre la vertu que toutes les autres versions de la légende du Graal attribuent au « saint Vessel », d’être source intarissable de tous biens, de toutes choses délicieuses et confortantes, et d’être aussi ferment de toute pureté, de toute chasteté. »

Il convient de remercier Gauthier Pierozak pour son travail exceptionnel et d’insister sur l’importance de cet ouvrage, magnifique et indispensable.