samedi 25 juin 2022

Le Rite Ecossais Rectifié. Un chemin de vie chrétienne

Le Rite Ecossais Rectifié. Un chemin de vie chrétienne de Pascal Gambirasio d’Asseux. La Pierre Philosophale Editions, Les Acacias, 17 avenue Eisenhower, 83400 Hyères.

www.lapierrephilosophale.com

Pascal Gambirasio d’Asseux envisage le Rite Ecossais Rectifié comme un chemin chrétien vers l’intériorité. Si la référence principale est celle de la foi chrétienne la plus « classique », rejetant tout gnosticisme, l’ouverture vers un ésotérisme chrétien, esôterikós, et le recours soutenu à l’hébreu, par la kabbale, lui permet d’éviter un enfermement dogmatique intégral même s’il se veut garant d’une forme d’orthodoxie.

En liant intimement Connaissance et Amour, initiation et mysticisme, deux modalités, il ouvre sur un chemin opératif, exigeant, induit par les rituels au sein du Rite Ecossais Rectifié :

« Dans le christianisme – et c’est l’une de ses spécificités, sa « nouveauté, au sens évangélique précisément, par rapport à l’ensemble des spiritualités traditionnelles – la voie initiatique ne constitue pas une voie spirituelle de nature distincte de la voie de piété et de dévotion ni de la voie mystique (au sens courant du terme) qui est la sublimation de cette dernière, mais « simplement », comme nous l’avons dit, un mode de réalisation particulier : un modus operandi spiritualis. » 

 

 


 

Ce chemin d’intériorité n’est sans doute pas éloigné de celui préconisé par Louis-Claude de Saint-Martin, particulièrement quand Pascal Gambirasio d’Asseux cherche à cerner ce qui est pour lui l’ésotérisme :

« On le comprend, ce véritable ésotérisme, en son sens premier et plénier désigne ce qui ne peut être vécu que de et par l’intériorité de l’être ; une connaissance spirituelle au plus intime de soi ; une compréhension intériorisée en étant soi-même au cœur de ce qui est objet de connaissance : une inhabitation (ainsi que s’exprime la théologie) en ce château intérieur aux multiples demeures décrit par Sainte Thérèse d’Avila. »

Le grand intérêt du livre est d’orienter vers les praxis, ce qui manque cruellement de manière générale en Franc-maçonnerie, principalement par la kabbale, ce qui permet de reconnaître et approfondir l’articulation entre Ancien Testament et Nouveau Testament, Ancienne Alliance et Nouvelle Alliance. Le recours à l’hébreu, tout à fait justifié par la référence maçonnique au Temple de Salomon permet d’envisager le RER comme voie du corps de gloire. Le développement proposé à travers les lettres et les nombres permet des perspectives théoriques mais surtout pratiques.

Nous pouvons regretter que Pascal Gambirasio d’Asseux rejette l’une des deux matrices du RER, celle de la doctrine de la réintégration de Martinès de Pasqually, se privant du dialogue, on ne peut plus fécond, entre le référentiel salomonien et le référentiel de la réintégration au grade de Maître Ecossais de Saint-André, clé opérative du rite. Cependant, il démontre qu’en se limitant à la matrice templariste salomonienne, approfondie par la kabbale, vivifiée par l’ésotérisme chrétien tel qu’il l’envisage, la voie de l’intériorité se déploie jusqu’à la Cité Sainte.

Indépendamment de l’apport historique, nécessaire pour la compréhension du rite, synthétisé dans ce livre, la part la plus importante consiste bien en une « matière » pour celui qui veut envisager réellement le RER comme voie spirituelle dans un processus pédagogique d’une grande cohérence.

« Ce sont, nous dit Pascal Gambirasio d’Asseux, ces réalités spirituelles, ainsi révélées, que chacun est appelé à intégrer en son être même afin d’en faire sa réalité vivante et d’atteindre ce que la tradition chrétienne, en particulier celle d’Orient, nomme si justement la « déification ». Ce sont donc elles que nous présentons ici sous un angle de vue telles, que selon nous, le Rite Ecossais Rectifié les retrace, les assemble et les relie en une véritable « pédagogie spirituelle ». »

En invitant le lecteur vers la pratique du RER comme véhicule d’exercices spirituels, Pascal Gambirasio d’Asseux met en évidence le sens de la « rectification ». Réorienter vers la pratique, au quotidien, découlant de la métaphysique, rend seule la voie vivante.

La Grande Profession du Rite Ecossais Rectifié

 

La Grande Profession du Rite Ecossais Rectifié de Ramón Martí Blanco. La Pierre Philosophale Editions, Les Acacias, 17 avenue Eisenhower, 83400 Hyères.

www.lapierrephilosophale.com

L’ouvrage en langue espagnole de Ramón Martí Blanco, qui fut Grand-Maître du Grand Prieuré d’Hispanie, consacré à la Grande Profession aux Editions Masonica.es, est désormais disponible en langue française. Ce livre, très intéressant, traite des controverses, plus ou moins marquées selon les pays et les époques, qui entourent la place et la fonction de la Grande Profession au sein du Régime ou Rite Ecossais Rectifié.

Ramón Martí Blanco commence par retracer l’histoire du projet de Profession et Grande Profession depuis son fondateur, Jean-Baptiste Willermoz, jusqu’à nos jours, une histoire qui n’aura cessé d’être problématique. Il opte dès les premières pages pour une position hostile à la doctrine de la réintégration de Martinès de Pasqually dont les instructions de la Profession et Grande Profession sont une synthèse trinitaire, mais aussi au gnosticisme, tous les deux accusés d’incompatibilité avec « les dogmes de la foi chrétienne » tels qu’établis par « les conciles successifs du christianisme », principalement « les quatre premiers Conciles de l’Eglise ».

 


 

Ramón Martí Blanco rappelle les problèmes, bien réels, qu’engendra le rapport, plus ou moins soutenu, entretenu par les membres du RER avec cette question de la Grande Profession en Espagne. Il pose aussi le problème de la prétendue filiation russe. Remarquons que ces questionnements, légitimes, mais souvent tronqués par l’adhésion étroite à des systèmes de croyance religieuse, ne sont pas qu’une « affaire espagnole », en effet ils ont aussi agité et agitent encore le microcosme du RER, en France notamment.

Ramón Martí Blanco publie les Instructions de la Profession et de la Grande Profession pour en faire une « révision critique » :

« En tant que chrétiens, Dépositaires pour l’Espagne de la Grande Profession et chefs du Régime Ecossais Rectifié, nous ne pouvons pas et n’avons pas hésité devant nos responsabilités. Nos notes de bas de pages sont le fruit du magistère de l’Eglise chrétienne, de ses Pères, du Catéchisme et des Ecritures [la Loi du Maçon, qui précise nos rituels] dont nous sommes inspirés, et en aucun cas de notre cru ou de notre désir particulier. Ainsi, nous avons fait prévaloir la doctrine de l’Eglise chrétienne sur toute autre doctrine dans les « amendements » que nous avons pu apporter. »

A aucun moment ne sont pris en compte la manière dont se sont constitués les Evangiles, ce que les historiens et exégètes spécialisés sur le sujet sont aujourd’hui capables de mettre en grande partie en évidence et notamment les contradictions, les choix très politiques, les tensions, qui n’ont rien de feutrées entre deux pôles, le pôle judéo-chrétien et le pôle pagano-chrétien au sein des textes choisis pour le Canon de l’Eglise. Les contradictions sont au cœur de toute démarche réellement spirituelle, elles pourraient permettre d’éviter toute forme d’adhérence limitante.

Les Instructions sont jugées hérétiques et l’auteur, tout à sa sincérité, met en garde contre leur utilisation. Il ne semble pas observer que la doctrine de la réintégration de Martinès de Pasqually imprègne subtilement l’ensemble du Rite Ecossais Rectifié, non seulement lesdites Instructions. C’est donc le Rite Ecossais Rectifié dans son ensemble qu’il conviendrait de dénoncer comme hérétique. Au lieu de quoi, et c’est bien le projet de Jean-Baptiste Willermoz qui fait dialoguer remarquablement dans le grade de Maître Ecossais de Saint-André la doctrine templariste salomonienne et la doctrine de la réintégration, il serait plus efficace d’explorer les doctrines qui ne sont jamais que des approximations (y compris les Evangiles, par construction) pour en extraire ce qu’elles peuvent livrer de réellement initiatique. En effet, pourquoi un ordre ou un rite initiatique si c’est pour se restreindre aux enseignements dogmatiques de l’Eglise ? Les institutions de l’Eglise ne sont-elles pas suffisantes ?


 

Pourtant une ouverture existe dans le propos de Ramón Martí Blanco quand il se tourne, très justement mais trop rapidement, vers la kabbale, prenant appui sur la préface de Pascal Gambirasio d’Asseux dont nous apprécions par ailleurs les travaux et la pensée. Mais cette ouverture vers la pensée et la connaissance est vite refermée par la postface d’Archambault de Saint-Amand qui s’emporte, entre autres, contre les thèses gnostiques qui imprègnent dit-il la doctrine de Martinès de Pasqually :

« Ainsi, dit-il, on le voit, rien ne manque dans les instructions de la Profession des erreurs gnostiques. C’est donc à se demander, de façon troublante, si le système conçu par Willermoz, n’a pas pour but de conduire de bons chrétiens, recrutés pour leur croyance en Dieu et leur état de baptisés, qui avancent jusqu’à l’Ordre Intérieur en étant convaincus d’être en accord avec la Foi de leur Eglise, vers la gnose corruptrice des sectes dualistes. C’est à croire que l’objectif visé par le RER est de transformer les baptisés en des adeptes de Basilide, Valentin ou Mani ! »

Nous aurions besoin, contre ceux qui pensent détenir la vérité, et aussi avec eux, d’une véritable démarche de recherche, initiatique si possible, mais déjà simplement au sens le plus profane.

La tradition philosophique juive nous invite à chercher non ce que veulent dire les textes mais ce qu’ils peuvent dire. Nous pouvons sans aucun doute sortir par le haut de ces controverses, par la non-dualité qui découle naturellement de l’observation ou de l’expérience dualiste, ce que ne semble pas saisir Archambault de Saint-Amand.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre qui, voulant alerter sur des contradictions qui nuiraient à la foi chrétienne au sein du RER, ne fait que cristalliser le problème par des positions réductrices et auto-validées.

C’est pourquoi il convient de lire attentivement le propos de Ramón Martí Blanco qui ne fait que renouveler des tensions qui habitent le christianisme au moins depuis le IIème siècle mais cette fois dans le cadre maçonnique, cadre traditionnellement destiné à dépasser l’identification aux formes et aux discours. Le danger, si danger il y a, n’est peut-être pas celui auquel il pense.

 

                                                                           Rémi Boyer

dimanche 13 février 2022

Histoire illustrée du Rite Ecossais Rectifié

 

Histoire illustrée du Rite Ecossais Rectifié de Roger Dachez.Editions Dervy, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

http://www.dervy-medicis.fr/

Curieusement, la couverture du livre reprend une illustration déjà utilisée par André Kervalla pour son livre Hund en lumière. La Stricte Observance Templière décodée, publié aux Editions La Tarente. Il s’agit du superbe frontispice d’un livre d’ordre de la Stricte Observance Templière, daté de 1775 et conservé au Musée de la Franc-maçonnerie (https://museefm.org/). Les seize illustrations qui justifient le titre de l’ouvrage ont déjà été publiées dans le très beau catalogue d’exposition 1778-2018 : les 240 ans du Convent des Gaules (GPIF-GODF, 2018).

 


 

Malgré le titre, Histoire illustrée, c’est bien d’un essai dont il s’agit, une excellente synthèse historique sur le Rite Ecossais Rectifié, reprenant la plupart des dernières recherches en ce domaine. Roger Dachez permet au lecteur d’accéder en un volume à une visibilité rare sur l’ensemble du développement du RER jusqu’à nos jours, tout en renvoyant, pour qui veut approfondir, sur d’autres travaux publiés.

Le RER naît à la croisée de l’écossisme et de l’illuminisme et puise dans deux matrices, l’une templariste, l’autre martinésiste. Roger Dachez, après avoir rapidement rappelé les origines de la Franc-maçonnerie, en l’état actuel de la recherche, identifie pour nous ces deux sources et présente les « pères fondateurs » du RER : Martinès de Pasqually, Jean-Baptiste Willermoz et Louis-Claude de Saint-Martin :

« Leurs contributions respectives, en partie mêlées comme le furent leurs vies, sont cependant chacune marquées d’un sceau particulier et pourrait-on dire, d’un charisme spécifique. C’est dans l’unité indivise de leur travail commun, avec ses hésitations, ses retards et ses remords, que doit s’envisager la maçonnerie rectifiée, sans rien en retrancher. En une vingtaine d’années, à partir d’un centre établi dans la capitale des Gaules, ils façonnèrent et donnèrent ses lettres de noblesse à un système maçonnique qui n’avait pas encore atteint sa pleine maturité quand se déclencha la tourmente révolutionnaire. »

Roger Dachez, tout en éclairant les marqueurs historiques, prend le temps de présenter, démêler chaque fois que cela est possible, les questions qui peuvent générer de la confusion comme celle de la filiation templière, du caractère chrétien du RER, des rituels-sources, de la place et de la fonction du grade essentiel de Maître-Ecossais de Saint-André, de la nature de la Chevalerie qui caractérise l’ordre intérieur ou encore de la Grande Profession.

« Quelles que soient, nous dit-il, les modifications que l’évolution des esprits en notre temps et les choix obédientiels ont opéré sur ces rituels d’origine, l’inspiration qui les guide demeure la même. L’armement chevaleresque n’est pas seulement – et même pas fondamentalement – une dignité que l’on recevrait dans une cérémonie d’ailleurs impressionnante. Ce n’est ni une parodie nobiliaire ni une parodie templière : c’est avant tout un engagement dans l’ordre intellectuel, moral et spirituel. »

La renaissance et le déclin de l’Ordre rectifié au XIXème siècle puis son retour et son développement improbable au siècle dernier doivent nous rappeler que c’est une chance si, aujourd’hui, le RER est épanoui et que s’ouvre pour lui un bel avenir.

« Si le RER, conclut Roger Dachez, n’est donc aucunement une religion de substitution, en revanche l’environnement historique et doctrinal qui l’a vu naître et se structurer délimite ce qu’on pourrait à bon droit appeler une « spiritualité rectifiée ». Il appartient à chaque Franc-maçon du Régime d’en spécifier les couleurs particulières. C’est dans l’étude de ses copieux textes fondamentaux, aujourd’hui presque tous disponibles dans leur version d’origine, du bas en haut de son échelle, mais aussi dans la mise en œuvre de ses rituels, s’ils sont exempts de toute altération, que ses adeptes sincères peuvent mener ce travail intérieur vers quoi tend tout l’édifice rectifié. »

Remarquons, au début de l’ouvrage, une très pertinente présentation des distinctions entre Anciens et Modernes qui sera utile à beaucoup.