dimanche 19 juillet 2020

L’esprit du Saint-Martinisme


L’esprit du Saint-Martinisme de Jean-Marc Vivenza. Editions La Pierre Philosophale, C3 Les Acacias, 17 avenue Eisenhower – 83400 Hyères, France.



Jean-Marc Vivenza rassemble dans ce gros volume un grand nombre d’articles et de travaux déjà publiés et diffusés sur différents supports, sur internet ou autre.





  
Ce livre sert essentiellement à justifier et soutenir le projet développé depuis plusieurs années par Jean-Marc Vivenza à travers la Société des Indépendants et la notion de « Saint-Martinisme » qu’il oppose à celle de « Martinisme », considéré sans grande nuance comme détourné si ce n’est dévoyé.

Il est dommage que Jean-Marc Vivenza s’exprime trop souvent « contre », créant, ou nourrissant, des polémiques stériles suite à des crispations dualistes alors que, par ailleurs, il diffuse une vraie matière pour la voie interne proposée par Louis-Claude de Saint-Martin. C’est à cette matière que nous allons nous intéresser.

La première partie de l’ouvrage retrace la vie de Louis-Claude de Saint-Martin et sa « carrière » spirituelle et initiatique.

La deuxième partie traite « Du Martinisme papusien au « Saint-Martinisme », débutant avec la société idéale imaginée par Saint-Martin, cette « Société des Indépendants » « ayant son séjour dans l’invisible, ne possédant pas de cadre et des contours définis en ce bas-monde, regroupant des âmes de désir sincères aspirant, avec sincérité, à la participation aux lumières célestes » pour terminer par l’organisation actuelle et  tangible d’une « Société des Indépendants » qui voudrait manifester l’esprit de celle envisagée par Saint-Martin. Nous en trouvons en annexe l’ordonnance de constitution au sein du Grand Prieuré des Gaules. Remarquons que la « Société des Indépendants » de Saint-Martin n’est pas sans rappeler la « Nouvelle Eglise » de son illustre prédécesseur Emmanuel Swedenborg. Là aussi, certains crurent bons de constituer dans la forme cette église intérieure, la New Church, aujourd’hui très active. Cependant, il est peu probable que Swedenborg aurait approuvé une telle tentative d’incarnation. Ce schéma commun et ambivalent se retrouve d’ailleurs avec la Rose-Croix idéale ou imaginale et ses nombreux avatars.

La troisième partie commence à rassembler cette matière dont nous parlions en insistant sur le procès identifié par Saint-Martin pour conduire au « nouvel homme » puis à « l’homme-esprit ». La prière se fait alors « théurgie véritable selon l’interne.

La quatrième partie est consacrée à Louis-Claude de Saint-Martin et la théurgie des Elus Coëns. Une nouvelle fois, Jean-Marc Vivenza appelle à rejeter la théurgie des Elus Coëns en s’appuyant sur les réticences de Saint-Martin énoncées à son sujet. L’affaire est plus complexe et mériterait un long développement qui n’a pas sa place ici. Jean-Marc Vivenza qui n’hésite pas à publier trois lettres de Robert Amadou en caution de son projet, qui n’en a nul besoin, ne dit mot de la reprise demandée avec insistance, dans les années 90, des opérations coëns, par Robert Amadou à des individus qui n’en avaient pas nécessité, car, disait-il, « il y a urgence ». Le même stigmatisait ceux qui, se disant coëns, n’opéraient pas. En effet, il est oublié dans ce faux débat sur la théurgie coën, que le culte servait moins au cheminement individuel qu’à l’équilibre spirituel global, vertical et horizontal, de l’humanité. Et, il était bien entendu que l’usage fait de la théurgie coën se faisait « faute de mieux ». Aujourd’hui, ceux qui invitent le plus souvent et raisonnablement les candidats à cette théurgie à se tourner vers des pratiques plus simples et plus directes sont les rares individus qui ont réalisé la totalité des opérations théurgiques des Elus coëns, les seuls à savoir de quoi il s’agit réellement et à pouvoir en parler.

Le reste de l’ouvrage est la partie la plus intéressante et la plus importante puisqu’elle met en perspective les écrits de Louis-Claude de Saint-Martin pour identifier la voie interne en ses paramètres et constituants : Saint-Martin et la question du sacerdoce de l’Eglise – Prière du Cœur et oraison intérieure selon Louis-Claude de Saint-Martin – Le rôle de la « grâce » dans la prière intérieure – Jacob Boehme, le « prince des philosophes divins », premier maître de Louis-Claude de Saint-Martin selon l’Esprit – L’essence métaphysique du « ministère de l’homme-esprit » - La doctrine de l’Eglise intérieure : réalité matérielle apparente et « voie » spirituelle du silence – La vie secrète de Dieu dans l’âme – « La conscience intérieure de Dieu, ou la révélation de la Présence divine. 

Il y a en nous, écrit Jean-Marc Vivenza, une « conscience », c’est-à-dire un être pensant qui est, et lui seul, capable en ce monde de servir de reflet à la Divinité dont tout ce qui est et subsiste dans l’être provient et a reçu l’existence ; cette « conscience » est le témoignage vivant et sensible de la réalité de l’âme en nous, comme elle est appelée également, dans son « opération » propre, à devenir le signe manifesté de la « Source universelle » et le miroir de la présence divine (…)

Formons le vœu que de la connaissance de ces mystères intérieurs de l’âme, la lumière de la « Révélation » divine vienne illuminer tout notre être en plénitude, de sorte de former une seule « Unité » indéfectible, à chaque instant de notre vie spirituelle, avec l’éternelle source de la Vérité. »

Une fois écartés les inévitables adhérences dualistes, les pièges du langage et les idiosyncrasies de l’époque, la pensée de Louis-Claude de Saint-Martin recèle une remarquable voie directe, âpre et difficile mais aussi d’une rare beauté et d’une infinie profondeur. Jean-Marc Vivenza contribue largement, avec ce livre, à distinguer cette voie saint-martinienne pour s’y engager résolument.

dimanche 3 mai 2020

Fulcanelli - Paul Decoeur


Fulcanelli. Les zones d’ombre enfin éclaircies de Walter Grosse. Editions Le Mercure Dauphinois, 4 rue de Paris, 38000 Grenoble, France.

Nous connaissons les qualités d’enquêteur de Walter Grosse qui a considérablement contribué au décryptage du code du Manuscrit Voynich.

Avec ce livre consacré à Fulcanelli, il poursuit son travail rigoureux sur le milieu des alchimistes pour renforcer la thèse qu’il a défendu voilà une dizaine d’années désignant Fulcanelli comme étant Paul Decoeur.

L’un des arguments opposés à Walter Gross par ses contradicteurs est la date du décès de Paul Decoeur, 1923, alors que Fulcanelli semble actif de 1924 à 1952.
C’est cette question centrale de l’hypothèse Decoeur que Walter Grosse traite dans ces pages à partir de documents inédits et des interprétations qu’il présente de manière chronologique à partir de 1923, plus exactement du décès de Fulcanelli-Decoeur.

Paul Decoeur n’était pas un homme d’écriture. Qui plus est, il consacrait tout le temps disponible à la réalisation du grand-œuvre. Il s’est appuyé sur des amis jugés sûrs pour mettre en forme ces notes et le fruit de ses recherches pour publier, Eugène Canseliet le premier, chargé par Fulcanelli de l’édition, qui eut la lourde responsabilité de la publication du Mystère des Cathédrales et des Demeures philosophales.

Walter Grosse suit également les échanges de Robert Amadou avec Eugène Canseliet publiés dans Le Feu du Soleil en 1978. Leur analyse croisée avec les documents et d’autres témoignages permettent de cerner les actes de l’exécuteur testamentaire et sa relation avec Eugène Canseliet.
Il éclaire enfin l’énigme de Séville, autour d’un portrait de Fulcanelli-Decoeur.

Une part de ce travail consiste à repérer dans les propos d’Eugène Canseliet ceux qui évoquent la présence de Fulcanelli, l’adepte qui a dépassé la seconde mort et demeure au-delà de la disparition du corps physique. Beaucoup de confusions sont nées de ces propos qui ne faisaient pas référence à un Fulcanelli incarné.

Bien entendu, certains demeureront sceptiques, et il le faut afin que les recherches se poursuivent, mais l’hypothèse Paul Decoeur sort renforcée de ce travail très bien structuré, présenté et étayé.

jeudi 9 avril 2020

L'Alphabet sacré


L’alphabet sacré de Josy Eisenberg & Adin Steinsaltz. Editions Fayard.

Josy Eisenberg est rabbin. Il a notamment publié Le Judaïsme pour les nuls publié chez First. Adin Steinsaltz, rabbin et mathématicien, a reçu le prix Israël pour son commentaire des deux Talmuds et est connu notamment pour La rose aux treize pétales. Introduction à la Cabbale et au judaïsme, disponible Chez Albin Michel. Leur dialogue sur un sujet aussi passionnant que complexe permet au lecteur d’entrer dans les subtilités et l’infinie richesse de la langue hébraïque, la langue sacrée.

Si ce livre intéressera les étudiants de la kabbale ou les Francs-maçons soucieux de décoder les arcanes du Temple de Salomon ou les hébraïsmes qui ponctuent les procès initiatiques maçonniques, il s’agit bien d’une plongée dans la langue et dans ce qu’elle offre, infiniment.

« On peut dire, écrivent les auteurs en introduction, que l’hébreu est une langue créative : l’univers, globalement, et la nature, dans le détail, ne sont rien d’autre qu’une combinaison de lettres. Pour le Créateur, la Pensée et la Parole sont identiques. Lorsque la Genèse, à chaque jour du récit de la création, emploie l’expression : « Dieu dit », « Que la lumière soit », « Faisons l’homme », c’est simplement une manière de parler. Comme dit le Talmud, la Torah « parle le langage des hommes ». Dieu pense la lumière et la lumière jaillit. »

Ce sont les lettres qui, combinées, donnent naissance aux choses de la création. Peu de langues portent cette puissance créatrice du langage, faisant dans notre cas de l’alphabet hébraïque « le code génétique de la vie ». Nous retrouvons cette puissance dans le sanskrit bien sûr ou encore dans le grec cadméen.
A l’origine de la création du monde, les lettres de l’alphabet hébreu, par leurs valeurs numériques, nous introduisent à des dimensions insoupçonnées.




Les dialogues, riches, vivants, nous introduisent à une connaissance en cascade, chaque lettre étant aussi un mot composé de lettres, mais aussi à de nombreux aspects de la culture juive, anciens ou contemporains. Nos deux auteurs s’appuient sur les grands textes traditionnels, sur les commentaires des grands rabbins mais aussi sur la tradition orale.

L’ouvrage suit l’ordre alphabétique, commence donc avec la lettre Aleph alors que la Torah commence par un Beth. L’ouvrage est parsemé de ce type de mystères et de questionnements qui ouvre sur des champs entiers de connaissances traditionnelles. De lettre en lettre, c’est un véritable tissage multidimensionnel qui se déploie, une véritable merveille.

« A l’époque du Temple, rappellent les auteurs, les enseignants avaient pour méthode de faire lécher les lettres enduites de miel aux enfants pour qu’ils apprennent que le monde de l’aleph/beth – alphabet – est un monde sucré, plein de douceur, sans amertume. Commençons ici une initiation tout en « douceur », qui ouvrira les portes d’un savoir et d’une sagesse uniques. »

Cette lumière n’empêche pas d’aller interroger des sujets plus sombres comme la question du mal tel qu’il s’est posé cruellement avec la Shoah, ébranlant l’édifice. Extrait :

A. S. – Le mal recherche le bien, mais de façon imparfaite.

J. E. – Je dirais plutôt que le « mal » prétend rechercher notre bien !

A. S. – Effectivement, et cette prétention existe dans n’importe quel péché : c’est pour notre « bien » ! De plus, je le répète, le péché qui ne s’habille pas en bien n’est guère dangereux ! Il le devient quand il prétend être avantageux pour nous. Par exemple, si je prépare un repas qui n’est pas suffisant, je peux le compléter. Avoir faim n’est qu’un petit péché. Mais que dire d’un homme qui reste attablé cinq heures durant dans un restaurant ? Ces ruses du mal qui prétend être le bien sont courantes dans l’histoire des partis politiques et aussi en philosophie. Le communisme ne pouvait pas se construire sur le mal absolu. Il était plein d’idées généreuses, de bonne volonté, exprimées par des personnes de qualité, mais qui, ensemble, en ont fait un péché !

J. E. – C’est une construction très logique. Dieu crée le monde, mais le monde n’est pas entièrement bon : le mal y est présent. La bonté profonde et véritable est cachée. Selon le Talmud, elle sera seulement révélée aux Tsadikim – les Justes – dans le monde futur. Car la mort est présente dans notre monde comme dimension du mal. La mort est implicite dans la vie. Et là intervient une exégèse assez étonnante de Rabbi Meïr. Il est dit à l’issue du récit de la Création : « Dieu vit tout ce qu’Il avait fait, et c’était très bon » (Genèse, 1, 31). En précisant que « c’est très bon », Dieu se donne un certificat de satisfaction. Or Rabbi Meïr avait écrit dans son Séfer Torah à cet endroit précis : « Il ne faut pas lire méod – très bon –, mais mavet – la mort. Comme s’il fallait comprendre : la vie, c’est bon, la mort, c’est très bon ! » Méod et mavet comportent les mêmes lettres. Ce qui veut dire que c’est la « mort » qui est très « bonne ». La vie est seulement « bonne » !

Il n’y a aucune vérité assenée dans ce livre. Le procès d’exploration est sans conclusion, ouvrant porte après porte. Philosophiquement et métaphysiquement, nous pourrions parler de thèse, antithèse, antithèse, antithèse…. Jamais l’approfondissement ne cesse, c’est au lecteur de poursuivre.

dimanche 5 avril 2020

L'occultisme de la Belle Epoque


Comme la Lumière a de l’avantage sur les ténèbres (Tome I, L’Occultisme dans la Belle Epoque – Tome II, Le Maître) par Jean-Marie Fraisse. Editions Energeia.

Nous vous invitons à lire ces deux volumes consacrés à l’histoire du martinisme sous un beau titre extrait de l’Ecclésiaste.
L’auteur a choisi comme procédé littéraire de donner la parole à un compagnon, un proche de Papus (Gérard Encausse), témoin imaginaire mais fidèle des événements qui forment la trame de cette histoire. Pari risqué et cependant réussi car, si l’histoire du martinisme de la Belle Epoque nous est familière par les travaux des historiens, la voici vivante, sous nos yeux, grâce à la plume de Jean-Marie Fraisse. Ce « presque roman historique » n’en comporte pas moins nombre de nombreux documents qui viennent étayer le propos.





La période présentée court de 1890 à 1905. C’est une période féconde pour Papus et les Compagnons de la Hiérophanie, période pendant laquelle l’Ordre Martiniste se développe et qui voit se multiplier les initiatives culturelles, les créations d’ordres initiatiques ou de revues traitant d’occultisme. C’est aussi les temps de la lutte entre Papus et Stanislas de Guaita d’un côté, ce dernier souvent seul au combat, Jules Bois et l’abbé Boullan de l’autre, lumière et ténèbres, ce qui justifie le titre de l’ouvrage.

La force de ce travail de recherche très important est d’avoir pris en compte les contextes politiques fort complexes de l’époque et d’avoir replacé, peut-être pour la première fois, les actions des uns et des autres dans ces contextes, leur donnant parfois une toute autre signification. Il existe des jeux d’influence, des corrélations, des mises en réseaux, des interventions qu’il était nécessaire de mettre en perspective. C’est particulièrement vrai pour la question de l’alliance franco-russe à laquelle Papus et Maître Philippe se retrouvèrent mêler. Mais d’autres expressions particulières de l’époque croisent le mouvement occultiste : anarchisme, anti-sémitisme, mouvements révolutionnaires divers… et des scandales multiples dont la célèbre « affaire des fiches » qui impliqua le Grand Orient de France. On sait les relations compliquées que  Papus eut à entretenir avec la Franc-maçonnerie qu’il voulait rectifier ou réorienter. Connaître les crispations politiques de l’époque permet aussi de mieux comprendre ces tensions.

« … tout en continuant de travailler à la reconnaissance de ces pratiques, et de celles des théories occultistes, par la science officielle, Gérard croyait bien encore qu’il pourrait arriver à fédérer, voire à diriger l’ensemble du grand courant de pensée spiritualiste et ésotériste du temps… Et que cette position lui permettrait d’acquérir, enfin, de l’influence sur la Franc-maçonnerie.
A travers ce développement du mouvement occultiste, des études ésotériques, et surtout l’extension de son Ordre Martiniste, Encausse n’avait donc pas renoncé à ce but précis, qui était d’arriver à opérer un changement d’orientation de la Maçonnerie, à infiltrer et à chapeauter celle-ci, afin de parvenir, peut-être un jour, jusqu’à ainsi la « diriger »…
Gérard ambitionnait toujours une telle action, pour que la Franc-maçonnerie pût selon lui retrouver son orientation originelle, ésotérique et spiritualiste, et qu’elle fût également guidée vers d’autres projets sociaux et politiques – différents de ceux qu’elle menait principalement…
Nous verrons plus tard néanmoins, comment notre ami en viendrait, par un rôle discret, à dénoncer certaines visées, et certaines manœuvres justement de la Franc-maçonnerie, Gérard réussira même à porter les coups les plus violents à l’encontre du Grand Orient de France… Des coups, qui auront des répercussions politiques de tout premier plan, et qui feront vaciller le Gouvernement d’alors comme la République. Quant à certaines autres actions de notre ami, elles auraient bien, un jour une portée internationale, et iraient marquer l’Histoire à jamais. »

Si, aujourd’hui, les relations entre les ordres martinistes, éloignés de toute préoccupation politique, et les obédiences maçonniques, sont apaisées, des réticences demeurent qui peuvent trouver leur origine, plus ou moins consciente, dans ces événements passés.

Même si nous ne suivrons pas l’auteur sur certaines de ces propositions, comme le rôle éventuel de Papus dans la manipulation de Ratchkovsky par la rédaction et la diffusion des Protocoles des Sages de Sion, faute d’éléments tangibles, cet ouvrage restitue fidèlement de manière générale la vie agitée des mouvements occultistes de l’époque et des personnalités exceptionnelles qui les animèrent.