jeudi 27 décembre 2012

La Pierre cubique à pointe


La Pierre cubique à pointe par Jeanne Leroy, collection Les Symboles Maçonniques, MdV Editeur.
Les Compagnons opératifs rappellent régulièrement aux Francs-maçons qu’ils ne doivent pas oublier la Pierre cubique à pointe, parachèvement de l’œuvre, ultime justification du voyage et du choix initiatique de l’alternative nomade.
Jeanne Leroy nous offre une synthèse nécessaire sur ce haut symbole sans lequel l’édifice maçonnique perd son orient. Présente depuis l’Antiquité, la Pierre cubique à pointe évoque les aspects terminaux de la queste initiatique. Le sommet de cette pierre indique le point sublime, le centre, l’omphalos où se réduisent toutes les antinomies, où la dualité se dissout dans la non-dualité.
« L’accès à ce point sommet, précise Jeanne Leroy, correspond à la parfaite maîtrise de soi qui amène l’être spirituel, dans le non-agir, à s’identifier au moteur immobile en s’assimilant au point et s’unissant par là avec le principe. »
Il est intéressant de noter que notre Franc-maçonnerie, si malade du monde et de ses divisions, bâcle souvent le grade de Compagnon hors la Pierre cubique à pointe est le chef d’œuvre du Compagnon fini. Renouer avec ce grade et sa finalité, restituer au voyage sa fonction initiatique authentique, et non en une amicale « virée des loges », est l’un des axes d’une restauration de la Franc-maçonnerie initiatique :
« Tout l’enseignement maçonnique est donné dans son intégralité dans les trois premiers grades dits bleus : Apprenti, Compagnon et Maître. Ceux-ci ont des prolongements et des approfondissements dans tous les rites par un système dit de hauts grades.
Dès lors, le Maçon retrouve le développement de la pierre cubique à pointe comme synthèse de toutes les connaissances au 2° et 4° Ordre du Rite Français, ainsi qu’aux grades de Grands Elus de la Voûte Sacrée, au 14ème degré, à celui de Chevalier Rose-Croix au 18ème degré et à celui de Grand Elu Chevalier Qadosh au 30ème degré du R.E.A.A..
Cet aspect synthétique voulant présenter le résumé des connaissances, montre bien l’étendue de l’œuvre de recherche du Compagnon pour se transformer en Compagnon fini et appréhender l’intégralité de la Tradition. »
Jeanne Leroy s’attarde à juste raison sur la Pierre cubique à pointe surmontée d’une hache fichée en son sommet. La hache est souvent associée à la foudre et rappelle l’axis mundi :
« La hache ainsi que le marteau ou la pioche tranchent par la force, ouvrant ce qui est ordinairement fermé. Ils y font ainsi pénétrer la lumière par l’éclair qui frappe, telle la foudre  qui s’abat, image de l’illumination initiatique. »
Symbole de la maîtrise des arcanes de l’initiation et de l’œuvre, ce symbole opératif, par son déploiement, est porteur de toute la connaissance traditionnelle, résultante d’une théophanie qui trouve sa réalisation dans l’accomplissement de la Pierre Philosophale. Jeanne Leroy conclut ainsi cette nécessaire introduction :
« De la simple pierre cubique à pointe polie élaborée par le compagnon fini, cette pierre est un récapitulatif de l’ensemble de la Connaissance du Grand Elu. Ce message est gravé dans la pierre à l’image des obélisques.
On peut considérer qu’au terme de l’ascension pyramidale, l’initié accède à la quintessence de l’être, à l’union au verbe, semblable à celle du pharaon défunt qui s’identifiait, au creux de la pierre, au dieu immortel. »
D’autre part, Elle cite de manière pertinente un extrait du Traité de la réintégration des êtres de Martines de Pasqually qui, en quelques mots, justifie le recours à l’externe et le processus qui conduit de celui-ci à l’interne et au point ultime :
« Considérons le temps comme l’espace contenu entre deux lignes formant un angle. Plus les êtres sont éloignés du sommet de l’angle, plus ils sont obligés de diviser leur action pour la compléter ou pour parcourir l’espace d’une ligne à l’autre ; au contraire, plus ils  sont rapprochés de ce sommet, plus leur action se simplifie ; jugeons par là quelle doit être la simplicité d’action de l’Être principe qui est lui-même le sommet de l’angle. Cet Être n’ayant à parcourir que l’unité de sa propre essence pour atteindre la plénitude de tous ses actes et de toutes ses puissances, le temps est absolument nul pour lui. »
MdV Editeur, 16 bd Saint-Germain, 75005 Paris, France.

vendredi 9 novembre 2012

Les Hommes de Désir

Les Hommes de Désir, entretiens sur le martinisme par Serge Caillet et Xavier Cuvelier-Roy, Editions Le Mercure Dauphinois.
Après plus de deux siècles de manifestation, le courant martiniste avait besoin d’une mise en perspective. Ce livre y contribue sous la forme d’un entretien vivant, passionnant et tout à fait rigoureux sur le plan de l’information historique et de l’analyse.
Rappelons que le terme de « martinisme », selon la définition donnée par Robert Amadou et reprise par Serge Caillet, rassemble l’œuvre de Martines de Pasqually et de l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers, la théosophie de Louis-Claude de Saint-Martin, l’œuvre du Régime Ecossais Rectifié de Jean-Baptiste Willermoz et celle de l’Ordre martiniste depuis Papus, en ses différentes branches. Ce courant, particulièrement vivant aujourd’hui, ne cesse d’étonner par sa richesse et son influence discrète sur la vie des idées, initiatiques ou philosophiques.
Six entretiens permettent de donner cette perspective recherchée, de se mettre à distance pour mieux suivre les traces de l’une des aventures spirituelles les plus pertinentes du monde de l’initiation européenne. En suivant le fil d’Ariane de la chronologie historique, Serge Caillet et Xavier Cuvelier-Roy rendent compte d’un mouvement qui conserve une grande cohérence à travers les formes multiples qu’il a su engendrer.
L’histoire du martinisme depuis le XVIIIème siècle tient à la volonté et à l’intelligence de personnalités exceptionnelles, parfois difficiles à saisir comme c’est encore le cas pour Martines de Pasqually, à des rencontres singulières, à des défis spirituels relevés contre toute attente, dans des contextes historiques souvent mouvementés (Révolution française, guerre mondiale de 1939-1945 notamment). Au fil des entretiens, ce que furent ces hommes engagés, héritiers les uns des autres, ce que furent leurs œuvres, leurs écoles, apparaît au lecteur comme les constituants d’un courant majeur de l’illuminisme européen et, au-delà, de la spiritualité européenne.
Six entretiens sont proposés : le siècle des Lumières, la Belle Epoque, les épigones de Papus, la clandestinité et l’après-guerre,  les années 1960-1980, le martinisme à l’ère du Verseau. Le martinisme se définit au fur et à mesure des propos comme une véritable institution intellectuelle, spirituelle et initiatique, qui se méfie paradoxalement de l’organisation et de l’institutionnalisation qui fige le mouvement créatif. Ses ramifications et ses influences sont ainsi multiples, inattendues parfois, de la scène artistique à l’université. C’est aussi la première fois que sont présentés de manière structurée et globale les développements récents du courant martiniste, notamment depuis 1942, date de la restauration coën orchestrée par Robert Ambelain, jusqu’à nos jours.
Cependant, l’intérêt de ce livre n’est pas seulement historique. Aux questions pertinentes de Xavier Cuvelier-Roy, très au fait de la chose, Serge Caillet répond en insistant sur la fonction initiatique et gnostique (véhicule vers la connaissance) du martinisme. Il en précise les universaux comme les nombreuses singularités. Il balaie également quelques préjugés encore tenaces aujourd’hui comme celui qui consiste à opposer théurgie et voie interne et distingue à juste titre les organisations humaines des voies initiatiques. Il conclut ainsi :
« Nous avons parcouru plus de deux siècles d’histoire et… d’histoires. Nous avons rencontré des hommes de désir, qui, faute, d’être de grands initiés (ça ne veut rien dire !) ont été nos compagnons de route tout au long de ces entretiens. Quelles leçons pouvons-nous en tirer, de cette histoire, de ces hommes ? Quelle est, au fond, leur leçon la plus essentielle ?
Nous nous sommes efforcés de dire le vrai, de dire ce que nous estimons être vrai. Pourquoi ? Parce que c’est la vérité qui rend libre. C’est la vérité qui libère, ce qui la rend, d’une certaine façon, similaire à l’initiation. Car l’initiation doit nous libérer de toutes nos chaînes. Le martinisme invite les martinistes, qu’importe qu’ils soient associés en des cercles variés ou asociaux, le martinisme invite les martinistes à s’engager sur le chemin de la réintégration. Ceci implique très clairement pour chacune et chacun d’entre eux de se libérer de toute forme d’aliénation, y compris, de l’appartenance aux ordres initiatiques, qui ne sont que des béquilles, ô combien utiles parfois, j’en conviens, propres à nous aider à retrouver le plein usage de nos jambes, ou de nos ailes ! »
Ce livre, nécessaire, propose également au lecteur de très utiles Annales martinistes des origines à nos jours, un riche cahier photographique et un index bibliographique et des noms.
Editions Le Mercure Dauphinois, 4 rue de Paris, 38000 Grenoble, France.

dimanche 28 octobre 2012

Le Miroir d'Isis, dix ans déjà


Le miroir d’Isis n°19, octobre 2012.
Sous la direction avisée de Clément Rosereau, Le Miroir d’Isis, qui vient de fêter ses dix ans, poursuit son oeuvre de Tradition.
Sommaire : Editorial CdL - Marsile Ficin et le chant orphique par C. de Laveleye - Y a-t-il quelque chose dans l’air? Par Eléonore d’Hooghvorst - Eloge de la légèreté par A. Charpentier - Lilith la rebelle de C. Van Gallebaert - De la foi parfaite selon saint Macaire par T. d’Oultremont - Quelques commentaires taoïstes selon Léon Wieger par C. Rosereau - Le dehors et le dedans de C. Rosereau -La doctrine des Pères de la tradition (6) par C. Froidebise - Le Cosmopolite à la lumière du Message Retrouvé par C. Rosereau - Coups de coeur du Miroir d’Isis : J. Kelen et A. Lepage par C. de Laveleye - Dessins inédits de Louis Cattiaux – Etc.
Nous reprenons ici quelques extraits de l’excellent et très complet travail de Claude Van Gallebaert consacré à Lilith :
« Lilith est souvent représentée sous la forme d’une femme-serpent, au corps couvert d’écailles. Parfois elle est assimilée au serpent de la Genèse, qui est aussi le serpent de l’Initiation et de la Connaissance. Lilith, l'« esprit rebelle », figure donc le modèle de l’Initiatrice, du serpent tellurique et aussi de la Grande Déesse Mère telle qu’elle fut adorée dans l’Egypte ancienne ou dans la religion minoenne, en Crète, jusqu’en 1500 avant J-C.
C’est d’ailleurs, on l’a vu, Bélial qui la surnomme « Celle qui savait », donc l’Initiatrice, celle qui a la Connaissance, la Gnose. Or Bélial est pour l’Eglise chrétienne le souvenir des cultes de l’Antiquité. On voit l’équation : Connaissance, Initiation, Gnose = Serpent, Bélial, Lilith (les forces démoniaques). (…)
Lilith représente les ténèbres, l’obscurité, le noir, la Lune, est entourée du même mystère que les Vierges Noires du Moyen Âge, qu’Isis, Kali, Sarah la noire ou Marie l’Egyptienne. Leurs lieux de cultes étaient d’ailleurs souvent établis sur l’emplacement d’anciens sites initiatiques : nous retrouvons là le lien qui unit les anciennes déesses de vie, de mort et de fécondité aux puissantes énergies associées aux forces telluriques, et donc à des cultes bien antérieurs au christianisme.
Sous un angle plus symbolique, ces personnages ou ces divinités sont les hiérophantes d’une science secrète. Le noir n’est-il pas la première couleur du Grand-Œuvre alchimique, représentant la phase de séparation et de dissolution de la matière ? Pour les alchimistes, ceci constitue une partie très délicate du Grand Œuvre : elle symbolise, entre autres, les épreuves de l’esprit se libérant des préjugés. »
Adresse : Le Miroir d’Isis, Clément Rosereau, 54 bis rue d’Angleterre, F-59870 Marchiennes, France.

Le Nombre créateur


Le Nombre créateur de Julien Behaeghel, MdV Editeur.

Julien Behaeghel nous fait plonger au cœur du symbolisme, à travers l’étude des nombres, le Dieu un, l’eau double, la divine triade, le carré « terre », l’homme-étoile, l’androgyne divin, le septénaire triomphant, le trône octogonal…
Se faisant, il introduit le lecteur dans un rapport opératif au symbole, rapport rarement saisi aujourd’hui :
« Le symbole est l’empreinte du Créateur et à ce titre le symbole est créateur. C’est pourquoi son importance est considérable pour ceux qui désirent connaître l’invisible (dans le sens de naître avec) ou le Grand Tout. Cette connaissance est en fait une communion ou mieux une eucharistie qui opère notre transsubstantiation. Il faut, comme les chrétiens, manger le symbole pour le devenir, c’est-à-dire le comprendre. »
Devenir symbole, l’intégrer totalement à notre vécu, le manifester consciemment, autant de manières de dire ce rapport opératif qui permet d’agir spirituellement et d’atteindre les dimensions métaphysiques ou imaginales du réel.
« Les symboles nous montrent la voie vers le retour à l’unité, vers le Dieu Un, dans et par le mariage des contraires, l’eau et le feu alchimiques, les deux triangles du sceau de Salomon, les Ténèbres et la Lumière à l’intersection de tous les temps. Ils nous permettent de reconstruire le monde d’avant-le-monde, de construire notre temple en devenant les quatre éléments que symbolise le dragon alchimique : l’Air de l’aile, le Feu de la flamme, l’Eau du poisson et la Terre du serpent. »
Il y a une très grande cohérence dans l’exposé réalisé par Julien Behaeghel. Les symboles, ressources inépuisables offrant une infinité d’interprétations emboitées dans la verticalité, dessinent les chemins initiatiques, indiquent les voies d’éveil, les constituent, les créent d’une certaine manière.
« L’essentiel, nous dit-il, est le voyage par et dans le symbole. Manger l’étoile nous fera voir la lumière, celle qui brille au fond du cœur, celle qui illumine et frappe l’œil pour lui révéler les merveilles indicibles de l’invisible.
C’est dans ce sens que le symbole est réellement créateur. Il détruit l’ancien monde pour recréer le nouveau en rassemblant les morceaux épars de l’unité éparpillée dans la multiplicité. Le symbole rassemble pour refaire l’unité ; l’unité première sans laquelle nous ne pouvons pas réintégrer la légèreté de l’Eden, retrouver la nudité de l’homme qui ne connaît pas la peur. La peur essentielle qui noue les tripes, qui paralyse l’être abusé par les mirages de l’illusion terrestre et matérialiste. »
Revenir au centre, se rappeler soi-même, s’extraire de l’accident qu’est le monde, il s’agit bien, par le symbole du retour à la conscience originelle et ultime mais Julien Behaeghel insiste sur la nature alogique du symbole qui lui permet de réunir au lieu de diviser, sur le caractère spiralaire du voyage initiatique vers le centre, sur l’imprévisibilité de la voie qui est aussi liberté. Que cela soit en étudiant la rose crucifiée ou la mandorle, Julien Behaeghel prend garde de ne pas figer le symbole dans une interprétation arrêtée. Il laisse vivre les paradoxes pour en préserver le caractère dynamique et opératif.
« Le symbole créateur nous permet de reconstruire le Ciel et la Terre, à l’exemple du moine tibétain qui, jour après jour, continue la genèse en dessinant son mandala.
Nous savons que le carré est obligatoire, que le manifesté commence par quatre, mais nous savons aussi qu’il nous est possible de sortir du carré, par la croix… c’est notre liberté. »
La séquence nombre-forme-temps, clé de la manifestation, dessine par renversement un chemin de retour à l’Un, à la Lumière et à la Beauté.
MdV Editeur, 16 bd Saint-Germain, 75005 Paris, France.

samedi 13 octobre 2012

Les Leçons de la Haute Magie


Les Leçons de la Haute Magie de Sarane Alexandrian, Editions Rafael de Surtis.
Deuxième livre posthume de Sarane Alexandrian, Les Leçons de Haute Magie viennent éclairer un aspect singulier de la personnalité riche et surprenante du second penseur du Surréalisme après André Breton. La pensée et l’œuvre de Sarane Alexandrian explorent toutes les dimensions de la psyché, à travers l’art et la littérature bien sûr, notamment d’avant-garde, mais également à travers l’érotologie, l’hermétisme et la philosophie occulte. Le choix d’une alternative nomade aux impasses de tous les conformismes ne pouvait que conduire Sarane Alexandrian à l’étude de pensées et praxis autres, constantes cependant de l’expérience humaine.
Les Leçons de Haute Magie font partie d’un ensemble, intitulées Idées pour un Art de Vivre dont elles forment le quatrième volet. Le premier volume, La Science de l’être traite des étapes de l’acheminement de l’être. Le deuxième, Le Spectre du langage, interroge la littérature, l’imaginaire et la poésie. Le troisième, Une et un font Tout aborde la question de la nature féminine, et des fantasmagories des rapports amoureux, question qui trouve son prolongement dans ce quatrième volume. Le cinquième, Court traité de métapolitique, s’intéresse aux travaux de Charles Fourier qui lui était cher, et pose les bases d’une politique transcendante. Le sixième, L’Art et le désir, est consacré à une esthétique ontologique et à une synthèse des arts.
Comme le remarque Christophe Dauphin dans son introduction, cette œuvre se trouve à la croisée de multiples influences, André Breton, Charles Fourier, Aleister Crowley, Cornélius Agrippa notamment mais elle est aussi  porteuse d’une profonde originalité. « Vérités nécessaires » ou « mensonges provoquant la rêverie », l’œuvre de Sarane Alexandrian veut éveiller au réel.
Il distingue non sans pertinence, ésotérisme, hermétisme et occultisme, même si ces distinctions sont parfois difficiles à établir, afin de poser les jalons d’un enseignement qui vise une structure absolue, un principe dégagé des surimpositions culturelles et personnelles. Les Leçons traitent de l’âme et de l’esprit, du monde occulte, de la métaphysique, de la phénoménologie des superstitions populaires, d’une ontologie de la mort, du Rêve de l’Erotisme Mystique de Joséphin Péladan et, enfin, du Livre des Rêves de Luc Dietrich. Les Leçons, apparemment disparates, constituent bien un ensemble cohérent, non destiné à rassurer le lecteur, mais plutôt à le constituer comme un libre aventurier de l’esprit.
On ne suivra pas Sarane Alexandrian sur son peu de considération pour Gurdjieff, son contre-sens, il est vrai courant, sur la quatrième voie, ou au contraire sa surestimation de Papus, certes excellent vulgarisateur et organisateur mais sans doute pas comme il l’avance « meilleur théoricien de l’occultisme qu’Eliphas Lévi ». On appréciera son analyse subtile de ce qui est en jeu dans la nécessité que connaît l’homme d’explorer, parfois avec maladresse, l’invisible, l’inconnu, l’indicible, le néant et la totalité. Le sens de la queste et son intransigeance ont pour corollaire une peur originelle qui pousse l’être humain à s’extraire des conditionnements, à s’affranchir des limites, à traverser, parfois sans ménagement, ce qui se présente, parfois au prix d’une vérité, parfois au prix d’un mensonge salutaire.
Son analyse de la sexualité transcendante de Péladan est très juste, même si Sarane Alexandrian n’arrive pas à discerner clairement entre magie sexuelle, sexualité magique et alchimie interne. Il montre comment Péladan, à travers différents livres, présente les voies de couples et les différentes étapes de celles-ci. Celui qui a « glorifié l’érotisme sacré » ne pouvait que trouver en Sarane Alexandrian un lecteur non seulement attentif et passionné mais capable de le comprendre. L’érotologie de Sarane Alexandrian, le « sceptique intégral » ou le « gnostique moderne » que l’on lit aujourd’hui, n’est pas éloignée de celle de Péladan, « premier représentant de la mystique érotique dans la littérature moderne » qu’on ne lit plus, malheureusement.
Les Leçons de Haute Magie introduisent à de nombreuses dimensions cachées de l’être. Elles témoignent également de la liberté de cet « homme remarquable », au sens le plus gurdjieffien qui soit, qui, en des temps hostiles, a osé traiter avec la distance nécessaire de sujets trop souvent tabous.
Editions Rafael de Surtis, 7 rue Saint-Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel, France.

dimanche 7 octobre 2012

Archives de Jean-Baptiste Willermoz


Archives secrètes de la Franc-maçonnerie de Steel-maret, Editions Slatkine.
C’est une réédition attendue. Robert Amadou et Jean Saunier, qui nous ont quittés depuis, respectivement en 2006 et 1992, avaient préfacé cette réimpression de l’édition de Paris, 1893-1896. La première réimpression chez Slatkine date de 1985. Ils ont notamment identifiés les deux auteurs, Marius Boccart et Gervais Bouchet ou Elie Alta. Le volume rassemble une partie des archives de Jean-Baptiste Willermoz : des lettres et surtout des catéchismes et rituels du Régime Ecossais Rectifié dans leurs versions primitives.

dimanche 23 septembre 2012

Carlos Suarès : Qâbala


La Bible restituée de Carlo Suarès, Editions Arma Artis.
C’est une réédition très attendue et, ô combien, nécessaire. L’œuvre, fondamentale, de Carlo Suarès tient une place à part dans le monde de la Tradition. Carlo Suarès s’est employé, ou plutôt consacré, à la libération des enseignements traditionnels des carcans dans lesquels les institutions tiennent à les enfermer. Il a voulu rendre à la vie ce que d’autres figeaient dans des statues mornes et stériles. Pour retrouver le courant, Carlo Suarès cherche naturellement la source. Ici, celle de la kabbale.
Dès l’introduction, par un exemple, il situe clairement la problématique qui est la nôtre :

« Dès le début, la succession Beith-Reisch-Aleph-Schîn-Yod-Tâv, révèle d’une façon éclatante (si l’on connaît la clé de ce code) l’équation primordiale de l’univers et de l’homme en termes d’énergie, tandis que ce schème lu Bereschiyth, quelle qu’en soit la traduction, n’a pas plus de rapport avec ses idéogrammes, réduits à n’être que les initiales de leurs noms, que des mots formés par les symboles chimiques tels que SOC, etc. n’en auraient avec le soufre, l’oxygène, le carbone… »

Cette première remarque met en évidence la grande illusion dans laquelle baigne la presque totalité des sociétés initiatiques qui prétendent s’appuyer sur la kabbale ou qui parsèment leurs rituels de mots de la langue hébraïque dans une parfaite ignorance de ce qu’ils véhiculent.
Cet ouvrage est l’occasion de prendre conscience de ce problème et d’approcher la réalité de ce code chiffré sans lequel toute étude ou pratique kabbalistique est vaine. Carlo Suarès rappelle que les 22 signes de l’alphabet hébraïque forment 28 idéogrammes, 28 symboles, 28 nombres qui expriment certains aspects de l’énergie cosmique. Il insiste longuement sur la place singulière du Aleph. Il prend en compte le fait que « la langue hébraïque s’est constituée en n’utilisant que les premiers phonèmes de chacun de ces idéogrammes (B pour Beith, etc.). » Une lecture non avertie, même lue en langue hébraïque, ne permet pas de saisir « la signification que peuvent avoir des schèmes où chaque idéogramme est maintenu avec sa signification propre».

« Cette entreprise est difficile, poursuit Carlo Suarès. Non seulement chaque idéogramme a un sens, mais il se compose lui-même d’autres idéogrammes, ayant tout leur sens, et qui sont reliés entre eux. Ainsi Beith se compose de Beith-Yod-Tâv. Yod se compose de Yod-Waw-Dâleth, lequel à son tour implique Lâmed, etc.»

Nous avons donc à décoder une cascade structurelle qui développe de manière infinie des niveaux de plus en plus subtils et profonds d’énergie et de sens jusqu’à toucher l’essence. A cette complexité s’ajoute celle induite par la correspondance entre idéogramme et nombre, nombre qui lui-même porte un nom.
Carlo Suarès, qui présente son livre comme une introduction et ne prétend nullement faire le tour de la question, propose trois grandes parties au lecteur. La première partie traite de la nature de la Qâbala, terme privilégié par l’auteur, ses dimensions multiples, ses applications, ses influences, ses investigations, ses interprétations, son caractère insaisissable. La deuxième partie expose succinctement la clé du code chiffré à travers la Genèse. La troisième partie traite du lien entre Qâbala et Gnose.
Dès l’introduction, il s’inscrit dans une indispensable approche non-dualiste et exprime ce qu’énoncent toutes les grandes métaphysiques traditionnelles :

« Entre le Aleph, pulsation discontinue vie-mort-victoire (ou être-néant-être-néant) et le Yod, continuité d’existence, se joue une partie : le jeu de la vie, de la mort et de l’existence, dans lequel les deux partenaires jouent l’un contre l’autre (sans quoi il n’y aurait pas de jeu). Mais ils misent tous deux le même enjeu : l’indétermination, le 7, le 70, le 700, que la Qâbala voit partout, dans le tréfonds du mouvement atomique, dans les galaxies, comme dans les impondérables qui constituent notre psyché. Découvrir le 7, 70, 700 en nous c’est nous ouvrir à la merveille de cette révélation, c’est percevoir d’un seul coup le prodige des apparences qui, de l’indifférencié primordial à l’indéterminé final, consomme toute la durée et nous transforme en êtres libres. Dès lors, le dualisme de notre pensée ne pose plus ses problèmes. »

Plus loin dans le livre, il précise encore :

« Une vérité fondamentale qui ne cesse d’être affirmée dans le Livre de la Genèse est que la vie, aussi bien à l’intérieur de ce contenant (Beith) qu’au dehors, est inconnaissable et immesurable. Si nous comprenons ce que cela implique, nous nous connaissons nous-mêmes et Beith est ce que nous sommes.
Donc nous ne possédons aucun des attributs rédempteurs de « spiritualité » qu’inventent les esprits en quête d’évasions.
Il n’y a pas de dragons obscurs en nous qu’il nous faut combattre, ni un mal qu’il nous faut vaincre. Et aucun régime alimentaire, aucune discipline physique ou psychique ne peuvent nous faire « évoluer » vers une pleine réalisation de nous-mêmes.
Ces efforts et ces luttes, quel que soit leur motif conscient, ont pour but d’instaurer une continuité d’existence et sont, de ce fait, perfidement en opposition à la pulsation discontinue de la vie qui est en nous, laquelle ne peut avoir son « être » qu’en une fraîcheur toujours neuve de morts et de résurrections. Cette vie, dans le livre de la Genèse, se nomme Aleph. »

Ce travail qui exige une étude, non une lecture, est indispensable à qui veut faire vivre réellement les outils de la kabbale. Il entrouvre la porte des mystères premiers et derniers. L’essentiel donc.
Editions Arma Artis, BP 3, 26160 La Bégude de Mazenc.