jeudi 16 août 2012

" Opérons-donc ! "

Louis-Claude de Saint-Martin et les Anges de Jean-Marc Vivenza, Editions Arma Artis.
Nous émettrons un avis partagé sur ce travail. D’une part, il offre un exposé utile et nécessaire de l’angéologie saint-martinienne qui diffère notablement des angéologies classiques. D’autre part, il insiste avec justesse sur la traversée des formes dualistes pour atteindre la conscience non-duelle originelle avec une très bonne intuition quand il fait référence aux « deux néants » de Maître Eckhart. Jean-Marc Vivenza pressent l’enseignement de Saint-Martin comme une possible voie directe, ce que nous avons-nous-mêmes établi à plusieurs reprises et en différents cadres.
Mais, il ouvre malheureusement avec ce livre une polémique aussi stérile que regrettable. En effet, il reprend un propos hostile à la théurgie de l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers et, plus largement, hostile à la pratique théurgique en général qu’il avait développé sur son site. http://www.societedesindependants.org/
Son argumentation, souvent brillante (nous avons déjà énoncé ici toutes les qualités de l’auteur), puise dans la théologie et se révèle dogmatique dans son expression or nous savons combien la théologie sait se transformer par le dogme en un étouffoir de la Gnose.
Nous opposerons à ce trait regrettable et radical, un autre texte, de Robert Amadou cette fois, qui vient heureusement d’être publié par Renaissance Traditionnelle dans sa dernière livraison (n°165-166). « Opérons-donc ! », c’est le titre du texte en question, fut confié par Robert Amadou, entre autres instructions, à trois instances coëns à qui il demanda, avec force, de reprendre les opérations des Elus Coëns dans les années 1990 car, disait-il, « Il y a urgence. ». Ce texte fait encore partie aujourd’hui du Livret d’Accueil des Elus Coëns de la Loge-Mère Marie de Gonzague de l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers[1]. Il est d’autant plus regrettable que Jean-Marc Vivenza cite à plusieurs reprises Robert Amadou pour appuyer sa thèse, alors même que celui-ci appela avec insistance, avec la prudence qui s’impose, à la pratique théurgique que cela soit celle de l’Anacrise[2], elle aussi suspectée par Jean-Marc Vivenza, ou celle structurée par Martines de Pasqually[3].
Si Louis-Claude de Saint-Martin a abandonné la théurgie coën, ce n’est qu’après avoir réalisé avec succès la totalité des opérations, opérations certes fort complexes, ce qui aura notamment contribué à son passage opératif « à l’interne ». On ne peut abandonner que ce que l’on détient et maîtrise, sinon ce n’est que renoncement. D’une manière semblable, ce serait une erreur de penser que la mystique d’un Jacob Boehme ne prend pas appui sur un travail opératif en laboratoire. Certains textes du second maître de Louis-Claude de Saint-Martin constituent des guides parfaits pour l’alchimie en laboratoire. Si nombreux sont ceux qui confondent les moyens habiles ou « plus qu’habiles » avec la finalité de la queste, Jean-Marc Vivenza tend à confondre la finalité et le moyen en faisant de l’ultime dénuement d’un Saint-Martin, la seule pratique véritable. C’est oublier qu’en Occident comme en Orient, très rares sont ceux qui tombent dans le Grand Réel sans cheminer de manière serpentine. L’argument principal de Jean-Marc Vivenza relève du dogme. Depuis la venue du divin réparateur, les aspects formels seraient en quelque sorte caducs. Il y a là une vision linéaire, temporelle et historique de ce qui traite des états de la conscience jusqu’au « retour » à la conscience originelle. De même, il reste dans une vision courante, assez maçonnique en fait, mais erronée, de la théurgie qui chercherait à « obtenir » alors qu’il s’agit, et c’est particulièrement vrai pour le Culte primitif des Elus Coëns, d’une célébration de ce qui est. Plus encore, il convient de rappeler que c’est moins ce que l’on pratique que la manière dont on le pratique qui se révèle déterminant. Il n’y a pas des objets initiatiques et des objets non initiatiques. Tout un chacun peut, hic et nunc, établir un rapport initiatique (c’est-à-dire non-duel) avec tout objet ou toute pratique.
Seuls ceux qui ont conduit à leur terme, non pas une mais plusieurs fois, la totalité des opérations du sacerdoce coën, restent habilités, avec une nécessaire réserve, à accompagner et commenter cette haute théurgie que Jean-Marc Vivenza voudrait réduire finalement à une magie un peu plus qu’ordinaire. Dans cette condamnation, c’est d’ailleurs tout l’hermétisme européen qu’il rejette. Il reconnaît toutefois du bout des lèvres, ou de la plume, la fonction essentielle de l’intention. C’est en effet, l’intention (le Soi), mais aussi l’Orient (le Soi encore), qui détermine l’axialité d’une pratique.
Ce serait toutefois une erreur de rejeter le travail de Jean-Marc Vivenza dans sa totalité, particulièrement quand il traite des conditions de l’initiation. En insistant sur les préalables à toute théurgie il fait un nécessaire rappel. Nous serons probablement d’accord avec lui pour énoncer que le silence est à la fois l’indispensable condition pour opérer et le lieu-même de l’opération qu’elle soit externe, interne ou ultime. De même, il convient effectivement de ne pas s’attarder sur le phénoménal pour tendre vers l’essence mais le phénoménal est une langue à découvrir, à nous de savoir lire. Et oui, il faut s’affranchir des noms pour atteindre au sans-nom.
Nous invitons ceux qui se sentent concernés par la théurgie coën à une lecture comparée du texte de Jean-Marc Vivenza (pour ses qualités informatives et en écartant les crispations théologiques) et de celui de Robert Amadou (pour son ouverture théurgique avertie), ce sera un excellent exercice pour déterminer s’ils sont prêts à s’engager dans un chemin long et difficile. En effet, il existe d’autres chemins…
« Opérons donc ! »

Renaissance Traditionnelle n°165-166, Actes du Colloque du Tricentenaire de Martines de Pasqually.
Sommaire : Martinès de Pasqually, éléments biographiques par Michelle Nahon - Martinès dans la quête maçonnique du XVIII° siècle : le cas des Philalètes -Découvertes et hypothèses à propos de nouvelles copies par Alain Marchiset et Pierre Mollier - Martinès à l'oeuvre dans la chose : l'Ordre des Elus coëns par Serge Caillet - Louis-Claude de Saint-Martin à l'école de Martinès de Pasqually ; Jean-Baptiste Willermoz à l'école de Martinès de Pasqually : genèse du Régime Ecossais Rectifié par Jean-Marc Vivenza - Sacerdoce du Christ : sacerdoce primitif selon Martinès de Pasqually et sacerdoce des baptisés, par Jean-François Var - Don Martinès de Pasqually, le Rapport Zambault (1766) par Robert Amadou -Opérons-donc ! par Robert Amadou.
Renaissance Traditionnelle, B.P. 161, 92113 Clichy cedex, France.



[1] Pour en savoir davantage sur cette « seconde restauration coën », reportez-vous à la préface de Rémi Boyer au livre Le Grand Manuscrit d’Alger, tome 1 de Georges Courts, publié chez Arqa.
[2] La pratique de l’Anacrise fut proposée avec succès dans certains ordres martinistes, en France, en Italie, au Portugal et en Grande-Bretagne notamment au cours des deux dernières décennies.
[3] Les archives du CIREM conservent plusieurs centaines de lettres de Robert Amadou dont environ deux cents concernent la théurgie coën et l’organisation d’un groupe compétent pour la pratique du culte primitif.

mercredi 15 août 2012

Alchimie : Les Epîtres d'Ali Puli


Les Epîtres d’Ali Puli, Centrum Naturae Concentratum, Sesheta Publications.
La publication de cet essai peu connu sur le Sel met pourtant à notre disposition un texte qui servit de référence chez les alchimistes des XVIIIème et XIXème siècles. La première version imprimée date de 1682, il y en eut plusieurs avant celle de J.W. Hamilton-Jones, datée de 1951, ici traduite. J.W. Hamilton-Jones, affirme se baser sur un manuscrit de 1735.
Le traité est consacré au Sel Régénéré. Dans son introduction, J.W. Hamilton-Jones insiste sur les trois pouvoirs recherchés par l’action du Sel, un pouvoir thérapeutique, un pouvoir transmutatoire actif sur les métaux, un pouvoir de réalisation du Soi.
« Selon mon point de vue, dit-il, ces papiers devraient être étudiés par les amoureux de cette Science, non seulement selon un aspect Spirituel, mais ils peuvent aussi être interprétés physiquement. Il y a des superstructures dans cette Science, qui sont tout autant Célestes que Terrestres, et une compréhension des opérations de la Nature dans son travail physique, peut sans aucun doute assister notre esprit, dans la compréhension des aspects Spirituels, parce que le Macrocosme et le Microcosme sont identiques sur tous les plans sauf en ce qui concerne les degrés. Il n’est pas nécessaire d’être un chimiste qualifié pour suivre et comprendre l’Alchimie. (…)
Avec cet ouvrage comme livre de chevet, on peut suivre la recherche à travers des anciens auteurs, avec des bénéfices considérables et un gain de temps non négligeable. Tous les vrais chercheurs disent qu’il y a trois aspects à ce travail. La teinture physique donne la santé et la longue vie (jusqu’à ce que Dieu rappelle l’âme). Il donne aussi une base pour la transmutation des métaux imparfaits en or et en argent et la possibilité de dissoudre toutes les substances, y compris la plus dure de toutes, le diamant.
Le troisième pouvoir est spirituel et concerne le soi Divin dans l’homme. C’est l’aspect de la Pierre Philosophale dont tous les meilleurs auteurs ont parlé, de préférence aux bénéfices mondains qui sont, dans tous les cas, transitoires, tout comme la vie dans le corps physique est temporaire. »
Le traité, très classique en son approche, offre en effet suffisamment de clarté pour éviter de se perdre dans nombre de textes confus. Avec ce nouveau titre de la Collectanea Rosicruciana, les Editions Sesheta poursuivent avec bonheur leur remarquable projet d’édition de textes rares et nécessaires.
Sesheta Publications,  2 bis rue Damiette, 76000 Rouen, France.

mardi 7 août 2012

Isis et les Enfants de la Veuve


Les Francs-maçons « Enfants de la Veuve » et les mystères d’Isis par Elvira Gemeinde, collection Les Symboles Maçonniques, MdV Editeur.
La permanence de la tradition isiaque trouve l’un de ses prolongements en Franc-maçonnerie, en maçonnerie égyptienne d’évidence mais aussi plus généralement comme en témoigne l’expression « les Enfants de la Veuve » qui désigne aussi les Enfants d’Isis.
Elvira Gemeinde s’intéresse à deux questes essentielles du mythe d’Isis, la recherche du coffre dans lequel le corps d’Osiris fut enfermé par Seth avant d’être jeté dans le Nil, puis la recherche des membres dispersés d’Osiris découpé par Seth en 14, 16 ou 42 morceaux.
La Veuve est celle sans qui le dieu Osiris demeure cadavre (ce qui évoque Shakti et Shiva dans les spiritualités de l’Inde). Elle est le vecteur de la résurrection, un vecteur permanent de tradition en tradition jusque dans le mythe d’Hiram. Elvira Gemeinde voit dans l’expression forte « les Enfants de la Veuve » un rappel à l’indispensable polarité féminine. Elle note que dans le mythe, la « mort » est « inertie, isolement, lassitude et dispersion » soit une perte d’axialité. La Veuve connaît « ce qui n’est pas encore venu à l’existence, c’est-à-dire l’énergie qui demeure une potentialité, elle sait faire apparaître cette énergie en lui donnant forme ; elle possède le moyen de maintenir la vie en la régénérant. ».
Isis, guerrière et magicienne, symbolise aussi l’alternative nomade, le voyage initiatique qui lui permet « de rassembler les membres dispersés de son époux et lui rendre son intégrité ; en faisant cela, elle relie les villes entre elles et reconstitue le corps symbolique du dieu ».  Rassembler, réunir, réanimer sont les trois temps de l’œuvre isiaque, un procès alchimique dans lequel larmes, souffle, sang, verbe, semence et lait, notamment, sont des composants essentiels.
En faisant lien entre la tradition isiaque et la tradition maçonnique, Elvira Gemeinde oriente le lecteur vers une interrogation enrichie des symboles maçonniques, eux aussi trop souvent inertes dans le temple. Ce livre est l’occasion de les rendre vivants par l’action de la « Dame de l’Acacia ».
MdV Editeur, 16 bd Saint-Germain, 75005 Paris, France.

lundi 6 août 2012

Le dépouillement des métaux


Le dépouillement des métaux et l'alchimie du Temple de François Ariès, collection Les Symboles Maçonniques, MdV Editeur.
Sujet d’études courant en loge, la question du dépouillement des métaux est trop souvent traitée avec une déplorable banalité. Il s’agit pourtant de bien autre chose que le simple détachement des biens matériels. Ce livre propose une investigation hermétiste du thème, rappelant la place particulière prise par les maîtres de forge dans les sociétés traditionnelles. L’auteur fait parler les mythes, porteurs d’un enseignement sur les métaux, nés dans les entrailles de la terre. Il s’appuie sur les correspondances classiques entre métaux, dieux et centres énergétiques en l’homme. Il met en avant les principes de l’alchimie opérative pour développer la notion, intéressante pour la Loge, d’alchimie communautaire « c’est-à-dire en tant que science sacrée dont les symboles jalonnent un chemin de Sagesse. »
Et François Ariès de préciser :
« Il est intéressant de noter que le mot « communautaire » serait formé de la particule latine munus, qui signifie « appartenir à plusieurs personnes ou à plusieurs choses », particule issue elle-même d’une racine indo-européenne, mei, signifiant « muer », « changer ». La véritable alchimie ne serait-elle pas en définitive essentiellement communautaire ?
L’alchimie, c’est, d’une certaine manière, prendre ce qui est du temps et en tirer ce qui est de l’éternel. Peut-être n’y a- t-il rien de plus éternel que la création du monde, cet instant où le temps se crée et où l’éternel crée l’espace pour y déployer sa manifestation. »
Cette alchimie ne s’oppose pas à une alchimie solitaire, interne ou de laboratoire. Les deux approches deviennent une dans une vision solaire de l’initiation :
« Selon Jacob Böhme (1575 – 1624), théosophe et mystique allemand, le soleil extérieur a soif du soleil intérieur. Chaque membre de la confrérie est le rayon d’un soleil central d’où tout provient. Celui qui vit de l’éclat du soleil chemine en paix sur les eaux et s’unit au rayonnement des bienheureux. Placée dans les yeux de l’initié, la lumière lui permet de marcher dans la nuit comme en plein jour. »
L’auteur délivre de nombreux éléments pour revivifier le rituel et réhabiliter le travail. Pour cela, plutôt qu’à l’étymologie latine, « tripalium qui signifierait « supplice » », il préfère se référer à l’étymologie de l’Egypte ancienne, au « kat, c’est-à-dire ce qui donne du ka au plus haut niveau, l’énergie royale » pour substituer la sacralisation à la souffrance.
MdV Editeur, 16 bd Saint-Germain, 75005 Paris, France.
         

dimanche 29 juillet 2012

Règle de l'Ordre du Temple



La Règle du Temple publiée par Henri de Curzon, Editions Arma Artis.
Cette réimpression de l’édition faite à Paris en 1886 est bienvenue. Elle fut préparée à l’occasion d’une intervention de Jean Poyard sur le thème du « Message spirituel des Templiers » au centre Pradel Association au Poët-Laval, au pied de la Commanderie des Chevaliers Saint Jean de Jérusalem, le 23 juin 2012.
La Règle est l’œuvre de saint Bernard qui en fut l’inspirateur ou peut-être même en dicta le texte au scribe ou rédacteur, Jean Michel. Les liens entre Templiers et Cisterciens furent étroits. La Règle du Temple fut ainsi souvent publiée avec la Règle de saint Benoît. Elle s’inscrit dans la grande tradition des règles chevaleresques et ne s’éloigne pas de celles des Chevaliers de l’Hôpital et se révèle très proche de celle des Chevaliers Teutoniques. Son étude permet d’ailleurs de comprendre l’organisation intérieure de l’Ordre des Templiers mais aussi de l’Ordre des Teutoniques.
Nombre de Chevaliers étaient illettrés, les devoirs religieux comme la présence aux messes constituent donc un élément essentiel de leur formation de chevalier chrétien. La Règle est exigeante et comporte de nombreuses obligations qui rappellent la vie monastique. Il existe une ascèse templière quotidienne. Cependant, la Règle donne également un cadre à la plupart des activités humaines en temps de paix et en temps de guerre. Elle pose aussi les bases de l’organisation sociale et matérielle de l’ordre.
Un chapitre en fin d’ouvrage est consacré au cérémonial, fort simple, de réception d’un frère dans l’ordre.
Cette réédition est l’occasion de revenir aux sources et de s’approprier les bases d’une connaissance non fantasmée sur l’Ordre du Temple, préalable indispensable à qui veut étudier l’histoire, le mythe et la tradition des Templiers
Editions Arma Artis, BP 3, 26160 La Bégude de Mazenc.

mercredi 6 juin 2012

Marie-Madeleine


Marie-Madeleine à la Sainte-Baume de Jean-Yves Leloup, Les éditions du Relié.
Jean-Yves Leloup vécut longuement à la Sainte-Baume quand il était directeur du monastère dominicain. Pendant dix années, Il fut à même de s’imprégner des lieux, de cette forêt inattendue dans le paysage du sud-est de la France comme de la grotte où Marie-Madeleine se retira pendant trois décennies. Devenu un haut lieu de la spiritualité, notamment pour les Compagnons, qui vénèrent Marie-Madeleine, la Sainte-Baume, temple naturel, demeure à la fois inaccessible et profondément intime avec chacun.
Le texte de Jean-Yves Leloup, superbe de poésie et de profondeur, se révèle profondément non-dualiste et touche au cœur même de la métaphysique chrétienne en même temps qu’il exprime la claire lumière de l’éveil.
« Ce qui est, c’est la chose, sa représentation et sa non représentation ; c’est le Réel et les réalités qui le manifestent et ne le manifestent pas entièrement. De nouveau elle acceptait « tout » : la chose, son regard sur la chose, le regard des autres, plantes, bêtes et hommes sur la chose, le regard de Yeshoua, le regard de Je Suis, de l’Être au cœur des choses.
De même qu’à certains moments, sa respiration rejoignait le Souffle infini (l’infini d’où vient l’inspir – l’infini où va l’expir), sa vision participait à la conscience infinie dans laquelle apparaissent et disparaissent les mille et une choses.
De même qu’elle « assistait » à l’intérieur d’elle-même à l’apparition et à la disparition de ses pensées dans le clair silence, de même elle « assistait » à l’extérieur à l’apparition et à la disparition des univers dans le clair silence. Le clair silence, elle le ressentait dans des instants de plus en plus longs comme sa véritable demeure. »
Jean-Yves Leloup met en évidence cet art, que nous retrouvons dans la prière du cœur, qui consiste à faire en Son Nom, au nom de l’Enseigneur, c’est-à-dire non pas selon une quelconque délégation mais bien à l’intérieur de Son Nom, au cœur de Son Nom :
« Qu’est-ce qui règne sur moi ? pensait-elle. Quel est véritablement le Maître de mon désir ? et aussitôt elle se joignait à la prière de « Yeshoua » - Je Suis » présent en elle : « Que ton Règne vienne », c’est-à-dire que Ton Esprit, Ton Souffle de liberté m’anime, que je ne sois l’esclave ni de moi-même (de mes pensées, de mon passé) ni de personne. Que je n’obéisse qu’à l’Amour, que ce soit la volonté de la Vie qui se fasse, qui se réalise en moi…
Et de nouveau, elle invoquait le Nom, elle « s’ajustait » à la Présence de « Je Suis » en elle, afin qu’il établisse son règne dans toutes les dimensions de son être : charnelles, affectives, mentales et spirituelles. Elle cherchait d’abord cela, qui est partout et toujours présent ; en Sa Présence, dans Sa lumière et Son Amour, tout lui était donné par surcroît. »
Cette femme, qui a manifesté et perçu la dimension féminine du divin, sans doute même avant d’oser la penser, a réalisé la voie, qui est toujours une simplification, par la dépossession, le dénuement, la pauvreté, laissant émerger la « femme sauvage », libre des conditionnements, par un rappel permanent au Soi, à sa Présence :
« Elle comprenait maintenant. « Je Suis » est le pain de vie : si elle se tenait en Sa Présence, comme Lui se tenait en Présence de la Conscience infinie qu’il appelait Son Père, elle serait nourrie « corps, âme, esprit ». C’est ainsi qu’elle commença à invoquer Son Nom, « Yeshoua », sur le rythme même de son souffle… Les effets ne se firent pas attendre – Yeshoua, « Je Suis » demeurait vraiment en elle, calmait toutes ses faims, toutes ses inquiétudes.
Elle affrontait chaque épreuve en Sa Présence, une épreuve à la fois, une souffrance à la fois, un plaisir à la fois… sans se soucier de ce qui allait venir. Ce qui allait venir était encore du présent, une occasion d’être avec « Je Suis », en Sa présence…
Demain n’existe pas, n’a jamais existé, comme hier n’existe pas, n’a jamais existé. Il n’y a jamais eu qu’aujourd’hui ; hier, lorsque je l’ai connu, était comme « aujourd’hui » ; demain, je ne pourrai le connaître que comme « aujourd’hui ». On ne peut aimer qu’au présent. Dire : j’ai aimé, c’est ne plus aimer ; dire j’aimerai, ce n’est plus aimer encore. »
Si Marie-Madeleine expérimenta toutes les dimensions de l’amour, dans les larmes et dans la jouissance, par le corps comme par l’esprit, elle réussit à traverser l’apparaître pour s’établir en un amour sans objet, un amour absolument libre.
Les éditions du Relié, 27 rue des Grands Augustins, 75006 Paris.


mardi 5 juin 2012

Bruno Etienne et la Franc-maçonnerie


La voie et l’engagement, fragments maçonniques de Bruno Etienne, Editions Entrelacs
Bruno Etienne (1937-2009) politologue et anthropologue fut un Franc-maçon lire penseur, membre du Grand-Orient de France, dont les cours et les textes ont marqué nombre d’individus en quête.
Son œuvre maçonnique, publiée essentiellement dans des revues comme La Chaîne d’Union ou Le Maillon et rassemblée pour la première fois dans ce volume, invite tantôt au silence, clé de voûte du procès initiatique, tantôt à faire penser, sortir des sentiers battus, bousculer les préjugés, nombreux, qui brouillent les pistes. Cet homme et ce frère, d’une grande rigueur intellectuelle et animé d’une passion non moins grande, n’eut de cesse que d’interroger les évidences. En cela il fut philosophe, au sens initiatique du mot, soit quelqu’un qui vit en philosophe.
Les thèmes traités sont très variés, mais avec une égale exigence. Le premier texte traite de La Franc-maçonnerie dans le champ de l’anthropologie religieuse. Bruno Etienne répond à plusieurs questions :
-       La Franc-maçonnerie est-elle une confrérie ?
-       Qu’est-ce qu’un ordre ?
-       Secte et société secrète.
Il poursuit son investigation anthropologique de la Franc-maçonnerie dans une autre étude intitulée Propos épars et méthodiques sur l’initiation. Plusieurs distinctions sont abordées comme rites de séparation et rites d’entrée, mais aussi initiations tribales, initiations religieuses, initiations magiques. Il s’intéresse ensuite aux différents types d’interprétation : intelligence du caché, sortie du rêve infantile d’un monde non désenchanté, interprétation psychanalytique. Nous n’avons pas avec Bruno Etienne d’approche opérative et métaphysique traditionnelle intégrée. Cependant, son approche est tout à fait intéressante même dans l’approche psychanalytique qui, construite à partir du modèle jungien, permet au lecteur d’aller au-delà du propos de l’auteur.
Bruno Etienne nous invite à faire un pas supplémentaire quand, avec Jean Mourgues, il pense que « l’initiation est du domaine de la grâce. Elle est la découverte d’une expérience de caractère intime, la découverte qu’une voie de salut ou une perspective de développement s’ouvre devant nous. L’évidence soudaine, par une sorte de connaissance immédiate, que cette forme de vie qui se présente tout à coup est à la fois nécessaire et la seule possible. »
Il interroge les ombres et lumières de la Franc-maçonnerie, son éventuel ésotérisme. A la question, nécessaire, La franc-maçonnerie est-elle une société  initiatique ?, il répond en invitant à écarter la mondanité et les intrusions profanes, à réaliser une véritable anamnèse spirituelle, à ne plus confondre l’obédience et l’ordre.
De manière très pertinente, il identifie les variables constitutives d’une société initiatique : « une légende de base justifiant le rite, autrement dit un récit fondateur mythique » ; « un dépouillement physique vestimentaire accompagné d’une réclusion » ; « la présence d’époptie dévoilée pour la contemplation des symboles et des mythodrames, c’est-à-dire le rite fondateur » ; « la présence des éléments » ; « un ou plusieurs voyages unidirectionnels » ; « un rapport chute-élévation » ; « une guidance, c’est-à-dire une utopie, voire une eschatologie » ; une uchronie, c’est-à-dire la description du meilleur des mondes situé dans l’avenir, portant l’idéal de l’humanité » ; « une eurythmie en rapport avec les types de temps et d’espaces séparés, donc sacrés » ; « des épreuves physiques, réelles ou symboliques » ; « enfin liées au passage, la mort et la résurrection ». Certes, il existe des sociétés secrètes qui n’obéissent pas, ou seulement très partiellement, à ce schéma mais les sociétés initiatiques externes ou semi-internes sont construites effectivement avec ses éléments.
Bruno Etienne aborde également avec lucidité des questions plus sociétales comme Une Franc-maçonnerie ravagée par la démagogie profane ou Le renouveau de l’intégrisme laïque.
Ce livre, très riche par de multiples aspects, intéressera non seulement les Francs-maçons mais au-delà tous ceux qui sont concernés par l’initiation et la pensée.
Editions Entrelacs, 19 rue Saint Séverin, 75005 Paris.